«Huawei mettrait son veto à toute tentative d’espionnage»

ChineAccusé d’être au service de Pékin, Ren Zhengfei, l’homme qui a fondé le groupe de télécoms en 1987, brise le silence.

Ren Zhengfei, patron de Huawei: «L’Europe est notre seconde patrie. C’est la raison pour laquelle nous y avons beaucoup investi.»

Ren Zhengfei, patron de Huawei: «L’Europe est notre seconde patrie. C’est la raison pour laquelle nous y avons beaucoup investi.» Image: BLOOMBERG

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

«Notre corps est perforé, mais le cœur continue à battre.» Il y a quelque temps, Ren Zhengfei a déniché sur internet la photo d’un avion soviétique de la Seconde Guerre mondiale criblé de projectiles mais encore en état de voler. Symbole de la résistance à l’agression de Donald Trump, l’image se trouve désormais partout sur les campus de Huawei, l’entreprise qu’il a créée en 1987.

Pendant des années, vous ne parliez pas aux médias. Qu’est-ce qui a changé depuis l’arrestation de votre fille en décembre au Canada?

Après l’incident de Vancouver, les États-Unis nous ont inclus dans la liste des entreprises considérées comme une menace pour la sécurité nationale. Se fondant sur des préjugés, presque tous les médias internationaux ont écrit sur Huawei dans un sens négatif. Dans ce scénario de crise, j’avais la responsabilité de rassurer les clients, les fournisseurs et les salariés sur notre capacité à surmonter l’épreuve. Pour le moment, le ciel est mitigé: environ 30% des médias rédigent des articles qui nous sont favorables, alors que 70% d’entre eux présentent un point de vue opposé. Tout cela, je ne l’ai pas fait seulement pour sauver ma fille Meng Wanzhou, mais aussi mon entreprise.

Comment va se terminer l’histoire de Meng?

Nous attendons la décision du tribunal. Ma fille n’a commis aucun délit, nous sommes convaincus que la Cour livrera un verdict transparent et juste.

Washington peut bloquer la fourniture de composants produits aux États-Unis. Huawei peut-il devenir autonome?

Nous le sommes déjà, nous pouvons fournir des services à nos clients de manière indépendante. Plus un système est avancé, plus nous pouvons le produire de manière autonome. Bien entendu, nous n’avons pas poursuivi le développement de certains produits anciens, d’importance secondaire, et nous pourrions en ressentir les effets. Mais nous pouvons les remplacer avec de nouvelles technologies.

Et pourtant, vous comparez la situation de Huawei à cet avion tout esquinté.

J’ai trouvé cette photo par hasard sur internet et je crois qu’elle ressemble à notre entreprise. Nous ne savions pas alors quelle était l’importance des dégâts et ce sur quoi il fallait nous pencher en priorité. Nous avons commencé à rafistoler les trous dans la 5G, dans le réseau de transmission optique et au cœur du réseau, le core network (ndlr: réseau central). Maintenant, tous les trous ont été comblés. Après avoir effectué certains calculs, nous savons qu’il y avait près de 4300 à 4400 trous. Nous en avons déjà réparé 70% à 80%, et nous devrions atteindre 93% à la fin de l’année. Certains d’entre eux pourraient être difficiles à remettre en état, nous en subirons l’impact cette année ainsi que l’année prochaine. Nous estimons qu’à partir de 2021 l’entreprise renouera avec la croissance.

Vous avez évoqué une réduction du chiffre d’affaires de 30 milliards de dollars.

La baisse de 135 à 100 milliards de dollars représente le scénario le plus pessimiste. Les efforts de notre équipe contribueront à freiner la chute du chiffre d’affaires. L’entreprise est saine.

Huawei ne devrait-il pas négocier avec les États-Unis et partager le code source de son réseau?

Nous négocions déjà avec les États-Unis. Ils nous ont fait un procès à New York et, de notre côté, nous leur en faisons un au Texas. C’est notre manière de communiquer, en utilisant les instruments juridiques. Je crois que c’est la meilleure méthode, étant donné que les États-Unis sont un État de droit.

Lors du G20 au Japon, Trump et Xi Jinping ont rouvert la négociation. Cela a-t-il changé quelque chose?

Aucun changement fondamental. Au contraire, après le G20, les États-Unis ont indiqué avec plus de précision où ils comptaient nous frapper. Nous attendons de voir s’ils relâchent la pression, mais même si cela n’était pas le cas, ce ne serait pas bien grave.

Les États-Unis font pression sur les Européens pour qu’ils excluent Huawei de leurs réseaux 5G, mais cela ne semble pas fonctionner.

L’Europe est notre seconde patrie, elle est très importante. C’est la raison pour laquelle nous y avons beaucoup investi. Beaucoup d’opérateurs travaillent avec nous depuis vingt ans et, malgré la pression des États-Unis, ils continuent à acheter de l’équipement Huawei. C’est le signe que nous gardons leur confiance.

Huawei est accusé de manquements à la sécurité. Vos appareils pourraient être utilisés pour de l’espionnage. Qu’avez-vous à répondre?

L’Italie et l’Allemagne ont proposé d’introduire des normes de cybersécurité uniformisées dans toute l’Europe et de soumettre chaque entreprise à un contrôle. C’est une bonne mesure. Huawei a fait face aux contrôles les plus stricts existants et jusqu’à maintenant aucun problème n’a été décelé. Je pense que toutes les entreprises seront d’accord pour accepter ces mesures. Ce serait pour l’Europe une garantie de sécurité.

Si le gouvernement chinois demandait à Huawei d’installer des «portes dérobées», refuseriez-vous?

Bien entendu, je mettrais alors mon veto sans aucun doute. Différentes personnalités du Parti et du gouvernement chinois ont clairement affirmé que les entreprises chinoises ne doivent pas installer de «portes dérobées». Nous leur faisons une totale confiance dans ce domaine et nous sommes disposés à signer des engagements avec tout pays qui le souhaite. Par ailleurs, si d’aventure nous en installions, aucun client n’achèterait plus nos produits et cela nous conduirait à la faillite. Je resterais alors seul à payer les dettes, nous ne souhaitons pas en arriver là.

Trump vous a décrit comme un «prince du mal». Pourquoi devrions-nous vous faire confiance?

Maintenant que vous m’avez vu, ai-je vraiment l’air d’un «diable»? Personne n’est un diable, même Trump, qui est un excellent leader. L’histoire montrera que les pays qui auront fait confiance à Huawei bénéficieront de résultats et de succès significatifs.


Une offensive pour rassurer en Suisse

Vendredi 21 juin, Walter Ji est de passage à Zurich pour présenter le nouveau Mate 20X 5G. Ce jour-là, le patron de la division consommateurs de Huawei en Europe se veut rassurant. Sans nier la crise qui frappe son groupe, ce dernier assure que les clients suisses n’ont aucune raison de s’inquiéter car «son groupe reste solide».

Malgré la taille toute relative du marché helvétique, le géant chinois des télécommunications veut à tout prix éviter une défection supplémentaire. Depuis que le constructeur chinois a un accès limité au marché américain (dont l’interdiction de participer au déploiement de la 5G) et qu’il a perdu l’accès à Android (Google), il accumule les déconvenues. Ces derniers mois, le bras de fer avec les États-Unis lui a coûté cher dans de nombreux pays. Prenez le Japon, les principaux opérateurs du pays ont soit reporté, soit annulé leurs commandes de modèles de la marque chinoise.

En Europe, certains pays ont aussi suivi le mouvement à l’exemple du Royaume-Uni. Depuis la fin du mois de mai, Vodafone y a suspendu les achats du Huawei Mate 20X. Mais le plus important concerne le déploiement des réseaux 5G. Rapidement, le successeur de Theresa May devra décider s’il accepte ou non de travailler avec le groupe chinois. Alors qu’en Allemagne, les opérateurs hésitent encore, en France, Orange a aussi abandonné sa collaboration avec Huawei et construira son réseau 5G avec l’aide de Samsung.

En représailles, le groupe chinois a annoncé, mardi, le licenciement de 600 personnes dans sa filiale texane de recherche et développement, Futurewei Technologies. O.W.

Créé: 23.07.2019, 21h55

Articles en relation

Washington et Pékin négocient à nouveau

Diplomatie Donald Trump semble lâcher du lest sur le géant chinois Huawei, mais laisse sceptique. Au G20, il refuse de s’engager contre le réchauffement climatique. Plus...

Huawei lutte pour éviter la panique de ses utilisateurs

Téléphonie Android est forcé par Washington de se distancier de la marque chinoise. Péril sur ses téléphones? Les réactions de Swisscom et Sunrise. Plus...

Dans le bras de fer autour de Huawei, Pékin hausse le ton

L’arrestation de deux ressortissants canadiens souligne l’étendue de la colère chinoise. Plus...

L'affaire Huawei entraîne l’Europe dans la croisade de Trump

Technologie Washington prévient Berlin de la menace que représente le groupe chinois. L’enjeu serait avant tout financier. Plus...

La Suisse va commencer à évaluer le risque Huawei

Parlement La Commission de politique de sécurité interrogera bientôt le Service de renseignement de la Confédération sur le géant chinois. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Après l'accord avec l'UE, Johnson doit convaincre le Parlement
Plus...