«Les gens voient le monde bien pire qu’il ne l’est»

InterviewBill Gates craint la montée du populisme, évoque les défis que posent les migrants, mais relève les progrès contre la pauvreté.

Bill Gates, de passage à Londres: «Les difficultés du Soudan, de la Somalie, du Yémen cachent l’amélioration significative que connaît toute l’Afrique.»

Bill Gates, de passage à Londres: «Les difficultés du Soudan, de la Somalie, du Yémen cachent l’amélioration significative que connaît toute l’Afrique.» Image: LIONEL DERIMAIS

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Canette de Coca Light à la main, son carburant matinal, avec les cheeseburgers qu’il avale sur le pouce, le fondateur de Microsoft, Bill Gates, 61 ans depuis le vendredi 28 octobre, ex-homme le plus riche du monde, était en visite à Paris et à Londres cette semaine. Il y a signé des accords de coopération, notamment avec l’Agence française de développement, pour la Fondation Gates. Au cours d’une conférence sur la recherche et l’innovation, il a annoncé des initiatives dans la lutte contre les épidémies. Invitant d’autres milliardaires à le suivre, avec sa femme, Melinda, et leur ami Warren Buffett, il investit depuis plus de quinze ans l’essentiel de sa fortune, soit des dizaines de milliards de dollars, dans la lutte contre la pauvreté et les maladies, comme la polio, la malaria ou le sida. Avec optimisme, il rend compte des progrès accomplis.

Votre action en matière d’aide au développement apporte-t-elle une réponse aux défis que connaît actuellement l’Europe, comme la crise migratoire ou le terrorisme?

Nous avons choisi la santé comme premier domaine d’intervention de la Fondation Gates, quand nous l’avons créée en 2000, car c’est le premier impact que l’on peut avoir sur le développement d’une société. On agit en réduisant la malnutrition ou la mortalité infantile, en éradiquant les maladies infectieuses, en promouvant l’éducation. Nous avons contribué à faire baisser la mortalité infantile dans le monde en dessous de 5%, contre 10% en 1990, c’est presque un miracle. Et on a l’objectif de diviser encore ce taux par deux d’ici à 2030. La crise des réfugiés nous rappelle que des situations tragiques localisées peuvent se déplacer. C’est aussi le cas pour des maladies infectieuses, comme Zika ou même Ebola, qui se répandent avec le réchauffement climatique et les progrès de la mobilité internationale. La crise des réfugiés rappelle que des maladies infectieuses comme la malaria, le sida, la tuberculose sont toujours là. Heureusement, la science fait des progrès incroyables.

Vous affichez l’objectif d’éradiquer l’extrême pauvreté d’ici à 2030. Comment est-ce réalisable?

L’ONU avait fixé des objectifs, dits du Millénaire, pour la période allant de 1990 à 2015, la prochaine étape est de 2015 à 2030. Nous sommes impliqués dans de nombreux domaines. La santé, y compris la nutrition, et l’agriculture sont des leviers clés dans le développement économique. Le monde a vu une réduction massive de la pauvreté. L’un des objectifs du Millénaire était de réduire la pauvreté de moitié et on a constaté une baisse de 40%. En 1960,15% de la population mondiale était développée et les 85% restants vivaient dans des pays pauvres. Maintenant, la majorité de la population du monde vit dans des pays à revenus moyens. Or le grand public voit la situation du monde bien pire qu’elle ne l’est. Les difficultés du Soudan, de la Somalie, du Yémen cachent l’amélioration significative que connaît toute l’Afrique. Le Nigeria, que je connais bien, est aujourd’hui dans une situation sans comparaison avec celle d’il y a dix ou vingt ans.

Craignez-vous que la montée des populismes et nationalismes dans les pays occidentaux menace ces tendances vertueuses dans le développement international?

Absolument. La coopération internationale pour résoudre les problèmes n’est pas garantie comme une priorité des électeurs. Les changements sociaux à l’œuvre dans les pays occidentaux, la perception des niveaux d’immigration, ainsi que des conséquences économiques de la mondialisation font que certains se sentent fragilisés par le libre-échange. Ces tendances contribuent à nourrir le repli sur soi plutôt que l’ouverture vers le monde. Aux politiques d’y répondre en analysant les facteurs qui se manifestent dans chacun de leur pays. Le budget de l’aide internationale a été porté à 0,7% du PIB par le Royaume-Uni et c’est devenu un modèle à suivre pour d’autres gouvernements. Or il est plus facile de faire les gros titres en mettant en lumière les dysfonctionnements dans la façon de dépenser ce budget plutôt que le nombre d’enfants qui bénéficient de nouveaux vaccins.

Vous avez interpellé dans votre blog les candidats à la présidentielle américaine sur leur responsabilité dans la promotion du progrès. Lequel des deux, Hillary Clinton ou Donald Trump, représente le mieux vos objectifs?

Il ne fait aucun doute que les candidats qui embrassent pleinement la vision d’un rôle pour les Etats-Unis ouvert sur l’aide internationale correspondent le mieux aux valeurs que nous partageons avec ma femme. Nous ne disons pas clairement pour qui nous allons voter parce que nous sommes associés à la fondation, qui est apolitique. Nous avons pu travailler en parfaite entente avec les différentes administrations, de Clinton à Bush – qui a été très généreuse sur le sida et la malaria – et maintenant Obama. Historiquement, les deux partis, démocrate et républicain, ont été de bons partenaires. Espérons que nous n’allons pas avoir à constater une tendance au repli de la part de l’un des deux.

Vous mettez l’accent sur le rôle des femmes et des filles dans vos projets de développement. Qu’est-ce qu’une femme à la tête des Etats-Unis pourrait changer?

Ce serait une bonne chose de montrer que les femmes peuvent accéder aux plus hautes responsabilités. Une présidente américaine pourrait faire figure de modèle aspirationnel. Nous mettons l’accent sur les femmes à chaque étape de notre stratégie. Par exemple, quand on apprend aux femmes à s’occuper des poules, cela apporte un bénéfice considérable pour les apports en nutrition de la famille, ne serait-ce que d’un œuf par semaine. Melinda est très impliquée sur ces sujets. Si Hillary est élue, on ira lui parler de l’importance des poules en Afrique!

Le fondateur de Facebook, Mark Zuckerberg, a promis 3 milliards de dollars pour éradiquer la maladie et la pauvreté. N’est-ce pas idéaliste?

Certainement, tous ces objectifs absolus sont idéalistes. Mais il s’est donné jusqu’à la fin du siècle. Donc il nous reste à espérer qu’il ait raison pour que vous soyez encore là pour le vérifier! Ce qu’il a fait est fantastique. C’est un énorme engagement. A son âge, je ne faisais pas du tout de philanthropie.

Et votre habitude de manger des cheeseburgers au déjeuner, n’est-ce pas une menace pour la santé?

Quand je voyage, je mange la version locale du cheeseburger assez souvent, c’est vrai. Mais à la maison, on ne mange des burgers que peut-être lors de 5% des repas. Ce n’est pas une obsession, juste une façon simple et rapide de me nourrir quand je voyage. Je ne suis pas un modèle dans mon régime alimentaire! Tout dépend d’ailleurs de la quantité que vous mangez et de l’exercice que vous pratiquez. Je joue au tennis, par exemple.

© Le Figaro, El País et Die Welt


De l’industrie à la philanthropie

Rien ne prédestinait l’Américain Bill Gates à devenir l’un des plus importants philanthropes du monde. C’est à peine âgé de 20 ans que ce jeune informaticien crée avec Paul Allen, en 1975, la société Microsoft. Bill Gates comprend que le monde est alors à l’aube d’une révolution industrielle. Il hisse rapidement l’entreprise au sommet du secteur. Aujourd’hui, Microsoft reste, après Apple et Google, la troisième plus puissante multinationale en termes de valeur boursière. Marié sur le tard (à 39 ans), Bill Gates se retire peu à peu des affaires pour aider financièrement les pays pauvres. La fondation qu’il copréside avec sa femme, Melinda, soutient notamment à Genève, depuis sa création en 2002, le Fonds Mondial (FM) de lutte contre les épidémies de sida, de tuberculose et de paludisme. La Fondation Gates est l’un des principaux donateurs privés (1,4 milliard de dollars à ce jour) du FM, soutenu à hauteur de 119 millions de francs par la Suisse. Dans un an, les 600 collaborateurs de cette organisation seront logés dans un tout nouveau bâtiment, au Grand-Saconnex.

R.R.

Créé: 28.10.2016, 22h26

L’essentiel

Philanthrope
Cofondateur du géant de l’informatique Microsoft, l’Américain est aussi l’un des principaux donateurs privés
du Fonds mondial, basé à Genève.

Succès
Parmi les réussites de sa fondation, le milliardaire relève la contribution de celle-ci à la baisse de la mortalité infantile. Qui est passée de 10 à 5% en 25 ans.

Craintes
Selon lui, les progrès enregistrés face à la pauvreté et aux maladies pourraient être freinés par les tendances populistes au repli sur soi.

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