L’étrange parcours genevois d’un jet africain

Genève Un appareil acheté par le biais de fonds controversés et banni aux Etats-Unis s’est régulièrement posé à Cointrin avant de disparaître des radars. Il reste exploité par une société suisse présente à Genève.

Parmi les rares images du 3C-LLX figure cette photo de 2014. L’avion servait alors pour un voyage diplomatique de Teodorín Obiang (lunettes noires), le fils du président équato-guinéen, en République centrafricaine. La justice genevoise soupçonne l’homme d’Etat de blanchiment d’argent en Suisse.

Parmi les rares images du 3C-LLX figure cette photo de 2014. L’avion servait alors pour un voyage diplomatique de Teodorín Obiang (lunettes noires), le fils du président équato-guinéen, en République centrafricaine. La justice genevoise soupçonne l’homme d’Etat de blanchiment d’argent en Suisse. Image: DR

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Les fleurs rouges sur la dérive de l’avion ont été peintes il y a dix ans. Juste après son acquisition en 2006 par Teodoro Nguema Obiang Mangue, dit Teodorín, le fils du président de la Guinée équatoriale, alors ministres des Forêts. Les fleurs sont rouges mais elles en ont vu de toutes les couleurs.

Notamment à Genève, où le Gulfstream G-V numéro de série 669 de Monsieur Obiang a atterri à 36 reprises entre avril 2008 et septembre 2011. On ne l’a plus jamais revu depuis, même sous sa nouvelle immatriculation, 3C-LLX, obtenue en 2013. A l’international aussi, l’appareil a quasi disparu des radars. Comme s’il s’était passé quelque chose.

Les principaux outils de tracking ne trouvent aucune donnée à son sujet et les photographes d’avions, pourtant au taquet, ne l’ont repéré qu’à trois reprises sous sa nouvelle immatriculation, chaque fois en Afrique du Sud. Ce qui signifie deux choses: soit il ne vole plus, soit il évite les destinations courues – les Etats-Unis, l’Europe et l’Asie.

Changement de propriétaire

Teodorín est réputé pour son extravagance. Avant le jet, l’homme a notamment craqué pour un domaine à Malibu pour 30 millions de dollars, des voitures de luxe à foison et un gant ayant appartenu à Michael Jackson dont il est fan. Mais sa frénésie passe mal: selon la justice américaine, ses fonds auraient été volés au peuple équato-guinéen, qui vit largement sous le seuil de pauvreté.

Puis il y a eu cet avion. Son achat, déjà, c’était toute une histoire. Teodorín a d’abord tenté d’en acquérir un auprès de Gulfstream mais le constructeur américain, après moult hésitations, refuse de lui vendre quoi que ce soit. Des rumeurs commençaient à circuler sur la provenance de son argent suite à la publication en 2004 d’un rapport du Sénat américain sur des cas de blanchiment aux Etats-Unis le concernant. Teodorín se rabat sur le G-V, obtenu en 2006 auprès de la banque Wells Fargo, moins scrupuleuse que le constructeur. Il l’achète pour 38,5 millions de dollars par le biais d’une société créée pour l’occasion dans les îles Marshall, Ebony Shine International. Teodorín en est le directeur et l’unique bénéficiaire, selon la justice américaine. Une partie de l’argent atterrit sur un compte UBS à Londres.

Six ans plus tard, Ebony Shine International est dissoute et, en avril 2013, l’avion change de propriétaire; il appartient désormais à l’Etat équato-guinéen.

Entre-temps, la justice américaine a ouvert une procédure contre Teodorín pour corruption et blanchiment d’argent, une instruction qui aboutit à un accord en 2014. Pour classer l’affaire, l’homme d’Etat africain doit verser plus de 30 millions de dollars à la justice américaine et il s’engage à ne plus utiliser le 3C-LLX outre-Atlantique. Si ce dernier atterrit sur sol américain, il sera confisqué.

Son statut controversé n’a pas empêché deux entreprises très présentes à Genève de s’en occuper. Il est géré depuis quatre ans par une société bâloise d’aviation d’affaires qui emploie une centaine de personnes dans le canton, Jet Aviation AG. Contacté, son porte-parole n’a pas souhaité commenter. Le Gulfstream a auparavant été exploité par une société genevoise, TAG Aviation, pendant une courte période, quand il était immatriculé VP-CES, aux îles Caïmans, et qu’il appartenait à Teodorín.

Christina Mikkelsen parmi les passagers

L’avion s’est fait discret depuis la sanction américaine mais Teodorín n’a pas changé son mode de vie. L’an dernier encore, il achetait une Mercedes S600 Maybach et une Ferrari F12. En 2015, il craquait pour Koenigsegg, un modèle suédois produit en sept exemplaires et en 2014 une McLaren P1, une Porsche 918 Spyder et une Lamborghini Veneno passaient sous son giron. Cette année-là, il se serait aussi laissé tenter par un des plus grands yachts au monde, qu’il n’a pas hésité à baptiser «Ebony Shine», comme la société utilisée pour acheter son jet controversé. La Guinée équatoriale est officiellement propriétaire de tous ces biens par le truchement de différentes sociétés.

Un petit jeu qui ne plaît ni en France – Teodorín a été au cœur d’un procès pour corruption et blanchiment cet été – ni à Genève. Des motifs similaires ont conduit le Ministère public genevois à ouvrir en octobre 2016 une instruction contre celui qui a été nommé quatre mois plus tôt vice-président de la Guinée équatoriale. Le yacht et 23 voitures de luxe ont été confisqués dans ce cadre, mais aucun avion.

D’autres jets immatriculés en Guinée équatoriale se posent régulièrement à Cointrin. L’appareil est désormais à vendre: un courtier en a parlé sur Facebook en avril 2016 et une annonce est actuellement affichée sur le site du revendeur monégasque Boutsen Aviation.

En attendant un éventuel repreneur, des recherches sur les réseaux sociaux ont donné des indices supplémentaires sur l’avion mystérieux. Il a servi, en septembre 2014, à un voyage d’Etat de Teodorín en République centrafricaine (voir photo) et, en mai 2015, il a été aperçu à Malabo. Il transportait alors Christina Mikkelsen et deux de ses copines. Le mannequin danois a longtemps été la petite amie de Teodorín. Selon son compte Instagram, l’homme d’Etat lui offrait régulièrement des fleurs rouges. (TDG)

Créé: 22.08.2017, 07h16

(Image: Lucien Fortunati)

Boeing du président bloqué à Cointrin

Un autre avion équato-guinéen fait parler de lui à Genève, dans une procédure civile qui n’a rien à voir avec le jet mentionné ci-contre. Un Boeing, celui du président de la Guinée équatoriale, a été séquestré sur le tarmac de Genève Aéroport le 20 juin sur requête du géant des télécoms français Orange (lire nos éditions du 21 juin). L’avion, deux mois plus tard, reste bloqué sur un parking jouxtant le tarmac.

Orange se dit victime de mauvais paiements de la part de la Guinée équatoriale. En juillet 2014, un tribunal arbitral en France lui donne raison: Malabo lui doit 132 millions d’euros. Une somme que l’Etat africain n’avait toujours pas payée en octobre dernier, date du séquestre d’un autre jet équato-guinéen, à l’aéroport de Lyon. L’entreprise, pour mettre la pression, cloue au sol les avions du pays.

Le gel lyonnais aboutit à un accord qui prévoit un remboursement échelonné en plusieurs paiements.
Le premier, de 45 millions d’euros, est aussitôt effectué, ce qui lève rapidement le séquestre de l’appareil à Lyon. Les autres – il reste encore 90 millions d’euros, dont 3 millions d’intérêts – se font par contre toujours attendre.

D’où un nouveau gel, à Genève cette fois, et avec un plus gros appareil. Orange a saisi le Tribunal de première instance, qui peut ordonner un blocage sans preuves. La Guinée équatoriale, qui a eu dix jours pour répondre, a déposé un mémoire auprès des juges dans les délais. Orange a donné son point de vue début août. L’Etat estime que l’avion doit bénéficier d’une immunité diplomatique, le véhicule n’ayant pas servi à une fin commerciale.

L’affaire a été plaidée la semaine dernière, la justice doit trancher sous peu.

Contactés, Me Carnicé, avocat de la Guinée équatoriale, ainsi que Me Gunter et Conrad, avocats d’Orange, n’ont pas souhaité faire de commentaires. En attendant, le gel du Boeing coûte des milliers de francs par semaine en frais de parking. A ce stade, personne ne s’accorde sur qui devra payer les factures. R.ET.

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