Une start-up de Genève lance son usine à insectes

EntreprisesEntomeal s’est allié avec un géant des insectes pour créer en Suisse un élevage de mouches dédié à la consommation animale

L’usine n’existe pas encore mais les produits sont là: à gauche devant Xavier Patry, directeur d’Entomeal, se trouvent les engrais destinés aux larves (qui sont dans le bac). Elles sont ensuite séchées (on en voit dans le sachet plastique du milieu) avant d’être écrasées, sous forme de poudre et de matière grasse.

L’usine n’existe pas encore mais les produits sont là: à gauche devant Xavier Patry, directeur d’Entomeal, se trouvent les engrais destinés aux larves (qui sont dans le bac). Elles sont ensuite séchées (on en voit dans le sachet plastique du milieu) avant d’être écrasées, sous forme de poudre et de matière grasse. Image: PAOLO BATTISTON

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Entomeal SA. Cette petite société genevoise est largement méconnue, même des initiés. Elle est pourtant sur le point de se faire un nom, en Suisse et à l’international. Elle a créé en septembre dernier une société commune à son nom (une joint-venture) avec la plus grosse entreprise mondiale d’élevage d’insectes, la Canadienne Enterra Feed Corporation. But de l’opération: «Créer un élevage industriel de mouches soldat noir», se réjouit le directeur d’Entomeal, Xavier Patry.

Et pas des moindres: l’usine, dont la construction devrait commencer à Kerzers (FR) cet hiver et qui appartiendra à parts égales à Entomeal et Enterra, s’étalera sur près d’un hectare et produira 3500 tonnes de protéines par année, autant que 3000 hectares de soja brésilien. La farine et les matières grasses d’insectes (v oir photo) qui en sortiront seront destinées aux poissons d’élevage en Suisse, aux animaux domestiques dans le pays et à l’exportation, au Canada et dans certains Etats américains qui autorisent des aliments aussi inédits.

Dérogation spéciale
Entomeal a obtenu des autorités fédérales une dérogation spéciale – unique en Europe – pour lancer son usine et nourrir des poissons d’élevage. Les lois helvétiques, comme européennes, interdisent en effet toute consommation d’insectes par des animaux d’élevage pour l’instant. Ces petits organismes sont associés à de la farine animale, donc prohibés.

Mais l’Office fédéral de la sécurité alimentaire et des affaires vétérinaires, qui n’a pas oublié qu’une récente expérience similaire menée par Coop dans des piscicultures suisses a abouti à des résultats concluants, a été séduit par le projet d’Entomeal.

Il y a de quoi: l’usine de Kerzers promet d’être aussi efficace qu’écologique. Les larves de mouches se nourriront des nombreux déchets maraîchers de la région fribourgeoise – des légumes souvent jugés pas assez esthétiques pour arriver jusqu’aux étalages des supermarchés, et qui pourrissent dans les champs, inutilisés.

Le potentiel de la mouche soldat noir
Les mouches soldat noir ont le profil idéal: naturellement présentes en Suisse, elles vivent à l’état de larves pendant une vingtaine de jours – c’est peu, cela permet de renouveler les stocks régulièrement – avant d’être séchées, écrasées et transformées en farine et matière grasse – et aucune nuisance particulière ne lui est associée. Leurs excréments seront récupérés pour créer des engrais naturels, qui serviront aux maraîchers de la région. Le cycle parfait, beaucoup plus que celui des poissons présentés comme bio, qui sont pour l’instant nourris avec de la farine d’autres animaux. «Tout dans la chaîne est valorisé, sauf l’eau des légumes, dont les larves n’ont pas besoin, qui sera évaporée», selon Xavier Patry.

L’élevage d’insectes, qu’ils soient destinés à une consommation animale ou humaine, est encensé par de nombreux rapports, qui vantent ses aspects écologiques. L’usine d’Entomeal n’utilisera pas une seule goutte d’eau (à part celle présente dans les légumes maraîchers), tout le contraire d’un gigantesque champ de soja ou d’un élevage de bétail. A bien des égards, le site fribourgeois pourra même être considéré comme un centre de recyclage: il créera de la valeur à partir de déchets.

Le premier à s’en réjouir n’est autre que Jürg Hofmann, propriétaire du groupe bernois Hokovit, unique fournisseur en Suisse d’aliments pour poissons en élevage. «C’est une excellente nouvelle. Entomeal proposera des produits au même prix que les farines de poissons classiques, sans vider les mers pour nourrir les piscicultures. Nous serons clients tout de suite», dit-il.

Premiers résultats l’an prochain
L’alliance avec Enterra amène un important savoir-faire technique aux fondateurs d’Entomeal qui ont lancé leur jeune pousse en 2013 en créant un mini-élevage expérimental dans un conteneur de jardin. Le groupe canadien, qui vient d’ouvrir près de Vancouver un centre similaire à celui qui jaillira à Kerzers, possède l’un des deux seuls élevages industriels dans le monde. L’autre, tout aussi récent, appartient au groupe sud-africain AgriProtein.

La centrale fribourgeoise coûtera huit millions de francs et emploiera une quinzaine de personnes. Si l’expérience est couronnée de succès, nul doute qu’elle sera renouvelée, notamment pour les volailles élevées en Suisse qui pour l’instant se nourrissent de tourteaux de soja fabriqués en Chine, dans des conditions que de nombreux observateurs ne jugent pas forcément durables. Les premiers produits de l’usine d’Entomeal devraient sortir au troisième trimestre 2016.

Créé: 06.11.2015, 22h05

La loi donne un coup d’avance aux Suisses

Les milieux économiques se préparent pour le marché prometteur des insectes alimentaires. En Suisse, outre Entomeal, les sociétés alémaniques Entomos et Essento se démarquent; des universités ont aussi lancé des programmes de recherche et des étudiants travaillent sur des projets culinaires à base d’insectes. «Ça bouge! Il ne se passe pas une semaine sans qu’un étudiant, un investisseur ou des sociétés me contactent à ce sujet», se félicite Isabelle Chevalley, députée Vert’libérale qui a fait de ces petits animaux alimentaires son combat.

Elle vient d’obtenir un grand succès. Aucune objection n’a été faite contre la présence inédite de vers de farine, criquets et grillons dans un projet de loi sur les denrées alimentaires destinées aux humains, qui vient de sortir de sa période de consultation. La Suisse, qui jusqu’à présent interdisait la commercialisation de tels aliments, est partie pour l’autoriser en 2016, ce qui ferait d’elle une pionnière dans le continent.

La Confédération se démarquerait d’autant plus que l’Union européenne vient de décréter que les insectes font désormais partie desdits «Novel food». En tant que tels, ils sont désormais soumis à des règles strictes, alors qu’auparavant les sociétés européennes profitaient d’un flou juridique. Elles peuvent faire la moue: leurs produits sont désormais interdits, même les réputés hamburgers hollandais aux insectes. En France, les autorités ont déjà sanctionné des commerçants dans ce cadre.

«La règlementation de l’UE est claire: Il n’est pas possible de vendre des insectes pour l’alimentation humaine, à moins d’avoir prouvé par études –longues et couteuses- son innocuité. Il n’est également pas possible de donner des farines d’insectes en alimentation d’animaux d’élevage, même aux poissons. En revanche, il est possible de vendre pour l’alimentation des animaux de compagnie», indique Alexis Angot, directeur juridique et financier du groupe français Ynsect, un des poids lourds du secteur avec le Canadien Enterra, AgriProtein, en Afrique du Sud, et désormais Entomeal.

Ces groupes visent le marché de la consommation d’insectes par les animaux, moins tendance mais plus importants – contrairement aux humains, volailles et poissons ne rechigneront pas à manger ce qui constitue une bonne partie de leur alimentation naturelle. Les lois européennes interdisent aussi toute vente de nourriture à base d’insectes aux animaux d’élevage. La Confédération s’aligne mais sait se montrer souple, à l’image de la dérogation accordée à Entomeal (lire ci-contre).

Les enjeux sont importants. L’Organisation des Nations Unies pour l’alimentation et l’agriculture recommande la consommation d’insectes pour des questions écologiques. Par rapport aux autres sources de protéines, comme le bétail ou le soja, les insectes prennent beaucoup moins de place et sont moins gourmands en énergie. «Les lois finiront par s’adapter, ce n’est qu’une question de temps. Nous sommes encore dans la préhistoire de cette industrie», conclut Alexis Angot. La Suisse, une fois n’est pas coutume, est en avance sur ses voisins. R.ET.

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