Stagiaire, un métier plein d’avenir

InsertionCertains secteurs économiques tournent de plus en plus grâce à cette main-d’œuvre bon marché. Des politiques dénoncent une forme de dumping salarial

Insertion. Les jeunes diplômés sont souvent contraints d’enchaîner les stages avant de décrocher un premier emploi

Insertion. Les jeunes diplômés sont souvent contraints d’enchaîner les stages avant de décrocher un premier emploi Image: DR

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Juliana* est en stage dans une organisation non gouvernementale. Quatre autres jeunes diplômés non salariés assurent avec elle la représentation de l’institution lors du Conseil des droits de l’homme au Palais des Nations. Le fondateur et seul employé de l’ONG ne se donne souvent même pas la peine de se rendre en commission. «Notre cahier des charges n’est pas clair. On a l’impression d’être lâché dans la nature simplement parce que ça assure un certain statut d’avoir des stagiaires», dénonce Juliana.

Comme elle, des milliers d’autres jeunes diplômés occupent des postes précaires dans l’attente de se voir offrir un premier emploi. Ils constituent un réservoir de main-d’œuvre bon marché, voire gratuite. Le secteur international et les médias sont particulièrement touchés par le phénomène. Le négoce ou le social suivent la marche. Même dans le bâtiment, on a constaté le cas d’un stage de conducteur de grue! En Suisse, depuis 2007, le nombre de postes de stage a augmenté de 40%, selon une étude d’Adecco. En France et en Allemagne, 1,5 million de jeunes entament chaque année un stage, selon le Parlement européen. Dans l’Hexagone, leur nombre a doublé depuis 2006.

Arrêt «Black Swan»

Aux Etats-Unis, les abus étaient si manifestes qu’une législation a été édictée pour éviter que les postes de stagiaires ne concurrencent l’emploi traditionnel. Les recours collectifs (class actions) se multiplient dans l’industrie de la mode ou de la télévision. Cet été, Hollywood a tremblé suite à une décision de la justice américaine. Une société de production a été condamnée pour violation des normes sur le salaire minimum et les heures supplémentaires. Pour le juge fédéral, l’entreprise a dépêché de «faux stagiaires» sur le tournage de Black Swan, un film pourtant oscarisé ayant généré près de 301 millions de francs au box-office.

Un problème structurel

Pour Philip Gardner, professeur à l’Université d’Etat du Michigan et spécialiste des questions d’insertion des jeunes sur le marché de l’emploi, la récession économique a lancé cette pratique dans les années 1990. «Les compagnies ont diminué les postes et abandonné leurs programmes internes de formation. La responsabilité de l’apprentissage professionnel est retombée sur les épaules des universités. Les rapides changements de l’économie ont imposé aux jeunes de s’adapter au plus vite à l’entreprise, alors que cette dernière minimisait son investissement. »

Selon Ross Perlin, auteur de l’ouvrage Intern Nation: How to Earn Nothing and Learn Little in the Brave New Economy («Nation stagiaire: comment ne rien gagner et apprendre très peu dans la nouvelle économie»), la systématisation de l’usage de stagiaires s’est rapidement globalisée grâce aux compagnies ou organisations internationales. «La thématique s’inscrit dans la problématique plus vaste de la précarisation du travail, dit-il. Les stages ne sont que le pendant pour les universitaires des contrats à durée déterminée, du travail saisonnier. »

Des compagnies de stagiaires

En Suisse, certaines entreprises reposent même entièrement sur ce type de main-d’œuvre. Marie-Sophie a travaillé pendant six mois dans l’une d’elles: une petite télévision municipale. Une expérience formatrice dont elle garde de très bons souvenirs. Si elle salue l’encadrement de ses supérieurs, elle reste critique par rapport au fonctionnement de la boîte: «Ce qui n’est pas normal, c’est que la chaîne ne peut pas tourner sans nous. Il n’y a que deux salariés: une journaliste et un cameraman-monteur, pour trois ou quatre postes de stagiaire non rémunérés. En six mois, j’en ai vu passer six. Et ce n’est de loin pas la seule firme à fonctionner comme ça!»

Juan* ne retire, lui, rien de positif de son dernier stage. A la fin de ses études et après quelques mois de chômage, il se voit proposer un poste de conseiller financier pour la filiale d’une grande compagnie d’assurances. Juste avant de signer, on lui précise pourtant que l’expérience débutera par une période de deux mois de stage non rémunéré. Première tâche: utiliser son entourage pour se constituer sa propre clientèle. «J’ai commencé à sentir l’arnaque, mais je n’avais pas d’autre option professionnelle. On nous a ensuite rapidement appris à communiquer pour vendre des troisièmes piliers; toujours le même produit. Les deux mois de stage se sont convertis en trois. » Un an après, il n’a toujours pas touché le moindre centime de commission.

Ces expériences ne sont pourtant pas assimilables aux stages de formation proposés dans le cadre de programmes d’études. Selon Nicolas Levrat, directeur du Global Studies Institute de l’Université de Genève, dans ce cadre-là, l’étudiant-stagiaire est suivi par l’université et l’organisation pour laquelle il travaille doit garantir la valeur formative de l’expérience. «Certains étudiants optent pour des stages en dehors du cursus universitaire, mais cela n’est plus de notre ressort. » Mais l’institutionnalisation des stages ne crée-t-elle pas un appel d’air sur le marché? Nicolas Levrat retourne l’argument: «Nos programmes limitent la possibilité d’effectuer des stages hors cursus et donc hors de notre contrôle. S’il peut y avoir un effet d’aubaine sur le marché du travail, c’est également le cas avec les apprentissages dont la valeur n’est pas contestée aujourd’hui. »

Contrôler les stages

A Genève, le Parti socialiste et les Verts vont prochainement déposer un projet de loi visant à assurer que les stagiaires aient une rémunération et une formation adéquate. Les stages intracursus sont, eux, explicitement exclus de cette mesure. A Berne, dépositaire du droit du travail, l’idée semble également faire son bout de chemin.

Alain Meylan, membre de la Fédération des entreprises romandes (FER), temporise: «Nous avons mis le doigt sur quelque chose de potentiellement problématique. Il nous faut maintenant creuser, mesurer la gravité et l’ampleur du phénomène. » Aux Etats-Unis, le législateur a édicté certains critères définissant ce que représente un bon stage. Les entreprises doivent, par exemple, prouver que leurs stagiaires ne remplacent pas des employés réguliers mais qu’ils travaillent au contraire sous leur supervision.

Note:* Noms connus de la rédaction


Le stage, miroir des inégalités sociétales

Le stage est devenu incontournable pour les étudiants. Les employeurs sont en conséquence toujours plus attentifs à la qualité de ces expériences pré-professionnelles. «C’est devenu une règle tacite pour entrer sur le marché de l’emploi, explique Philip Gardner, spécialiste de l’insertion professionnelle. 70% des jeunes diplômés américains déclarent sur leur curriculum vitæ avoir réalisé au moins une forme de stage. C’est devenu tellement commun que les employeurs sont d’autant plus attentifs au cahier des charges.»

Or, les stages de qualité sont parfois difficiles d’accès, surtout quand on manque de contacts ou de fonds. Un problème rencontré par Omar dans le domaine de la solidarité internationale. A 27 ans, il a déjà effectué trois stages, sur une durée totale de quatorze mois. Il a mené cela en parallèle à ses études de droit international ou pendant ses vacances. Omar affirme, pourtant, que les tâches assignées ne correspondaient que rarement à son niveau de formation: «On me demandait soit de faire de la logistique, soit de traduire de petits documents. Des petits boulots qui ne sont, au final, que rarement valorisés. Aujourd’hui, voilà cinq mois que je cherche un travail et partout on me demande deux à trois ans d’expérience préalable ou d’avoir travaillé sur le terrain. Une chose pourtant impossible à réaliser quand on étudie et travaille pour gagner sa vie en même temps. »

En fait, le cumul de ces petites expériences serait même de plus en plus mal vu par les employeurs. Il constitue néanmoins, pour les jeunes, une alternative courante à l’inscription au chômage. Surtout lorsque le marché de l’emploi est en berne. Le lien entre le nombre de stages effectués et la difficulté à trouver un emploi est très marqué, selon une étude de l’Office fédéral de la statistique de 2005. 61,4% des personnes ayant effectué un stage disent avoir eu du mal à trouver un emploi. Le taux monte à 78,6% pour les personnes en ayant effectué plus de deux. Selon la même étude, cinq ans après leurs études, les anciens stagiaires sont même proportionnellement moins nombreux à occuper un poste fixe que ceux qui sont directement entrés dans la vie active (56,4% contre 89,5%). Pas si infaillible, l’outil d’insertion professionnelle…

D’autre part, les femmes ont aussi proportionnellement plus de chances de se retrouver en stage un an après leurs études. En proportion, on retrouve deux fois plus d’anciennes étudiantes en sciences sociales à ces postes que d’hommes. En sciences exactes et naturelles, le ratio monte, pour certaines volées, jusqu’à 8,5 pour 1! Aux Etats-Unis, une enquête d’Intern Bridge sur un panel de 27 335 étudiants répartis dans 235 universités a révélé le rôle que jouent les classes sociales dans l’accès aux stages. Ce sont les étudiants des couches sociales les plus favorisées qui monopolisent les postes rémunérés (qui sont souvent également les plus valorisés). Selon les auteurs de l’étude, ce sont le statut social et le réseau de ces étudiants qui leur ouvrent ces portes qui demeurent closes pour d’autres. En panne, l’ascenseur social? (TDG)

Créé: 06.11.2013, 22h07

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