Où sont les grands patrons suisses? La cassure de 1990

Elites économiquesEn trente ans, le patronat s’est internationalisé, fragilisant sa relation avec les citoyens.

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Ces vingt dernières années, la prospérité de la Suisse a en partie été liée à la mondialisation. Proportionnellement à sa population, ce pays compte un nombre important de multinationales. Mais la montée en puissance du protectionnisme, qui s’est illustrée en juin en Grande-Bretagne avec la victoire des partisans du Brexit, et mercredi avec celle de Donald Trump, redistribue les cartes. Débute-t-on une nouvelle ère qui signerait, si ce n’est la fin, du moins une redéfinition de la globalisation? Le fossé va-t-il s’agrandir entre les élites économiques et la population? En attendant la réponse, le constat est là: à l’instar d’autres petits pays comme la Suède ou les Pays-Bas – mais de façon encore accentuée – la Suisse se caractérise par le caractère très international de ses élites.

Qui aurait pensé, il y a encore à peine cinq ans, qu’un Franco-Ivoirien prendrait la tête d’une des deux grandes banques suisses? Que Tidjane Thiam a lui-même succédé à l’Américain Brady Dougan? Chez Nestlé, le pli est pris dès 1981. Cette année-là, l’Allemand Helmut Maucher succès au Saint-Gallois Arthur Fürer à la tête de la plus importante multinationale suisse. Après Maucher, l’Autrichien Peter Brabeck-Letmathe, le Belge Paul Bulcke et, dès le 1er janvier 2017, un autre Allemand – aussi détenteur de la nationalité américaine – en la personne de Ulf Mark Schneider. Traditionnellement, ce type de poste était réservé à des managers de nationalité helvétique, pratiquement toujours Alémanique, ayant religieusement suivi ce parcours: université suisse – si possible en Faculté de droit ou d’économie – haut grade à l’armée, membre plus ou moins actif du PLR.

La cassure des années 1990

Ce schéma domine jusque dans les années 1990. Selon une enquête menée par quatre enseignants de l’Université de Lausanne (André Mach, Thomas David, Stéphanie Ginalski et Felix Bühlmann), une cassure intervient dans les années 1990. La mondialisation avance alors à grands pas. Le mur de Berlin s’effondre. D’abord engluée dans une grave crise immobilière et bancaire, qui s’est soldée par la disparition de quelques grands noms du pays – Swissair, reprise par Lufthansa, la Banque Populaire Suisse, gobée par Credit Suisse ou encore la SBS, fusionnée avec UBS – l’économie helvétique s’en sort en s’appuyant sur ses fleurons internationaux. Et en premier lieu grâce à trois grands industriels: le géant de l’agroalimentaire Nestlé, les deux compagnies pharmaceutiques Roche et Novartis.


A lire: André Mach, Thomas David, Stéphanie Ginalski et Felix Bühlmann. Les élites économiques suisses au XXe siècle. Ed. Alphil-Presses universitaires suisses. Neuchâtel, 2016, 149 p.

Ces multinationales se déploient de plus en plus à l’international, ouvrant la voie à des PME actives dans les secteurs les plus innovants. Ces grands groupes créent de nouveaux réseaux, séduisent de nouveaux investisseurs, aux Etats-Unis, au Qatar, à Singapour. Un cas illustre ce basculement: Syngenta, issu de la chimie bâloise, aujourd’hui convoitée par le chinois ChemChina. Mais ce rachat tarde à se réaliser, tout comme celui du groupe chimique Sika que le géant français Saint-Gobain rêve de gober. En résistant ainsi, les dirigeants de cette dernière retrouvent des airs d’Arnold de Melchtal, Walter Fürst et Werner Stauffacher luttant contre le bailli.

Parallèlement, les anciens réseaux se fissurent. A l’exemple du «Filz» (feutre) zurichois et du «Daig» (de «Teig», la pâte) bâlois – ces cercles dont les membres ont longtemps fait la pluie et le beau temps sur les bords de la Limmat ou du Rhin, garnissant les conseils d’administration des plus puissantes entreprises helvétiques. Familles patriciennes, industriels et banquiers se partageaient alors les sièges de ces cénacles où se décidait l’avenir de la Suisse économique, et donc en partie de la Suisse tout court. Leurs représentants avaient encore un pied dans l’armée et l’autre au sein des partis bourgeois. En 1980, selon le décompte des quatre enseignants, 42 administrateurs ou directeurs généraux des 110 plus grandes entreprises siègent au parlement fédéral (dont 22 PLR, 9 UDC et 6 PDC). En 2010, ils n’étaient plus que 13, dont près de la moitié au sein du PLR (lire notre graphique).

Un tiers d’étrangers en 2010

Les tensions récurrentes au sein des organisations économiques dénotent aussi la cristallisation de visions différentes, entre les intérêts des firmes multinationales et ceux des PME. Car aujourd’hui, la donne a totalement changé. «La Suisse se caractérise par une très forte proportion d’étrangers au sein des instances dirigeants de ces grandes entreprises», note André Mach. Avec, en 2013, le retrait du Fribourgeois d’origine grisonne Daniel Vasella de la présidence du conseil de Novartis, la cohorte des dirigeants suisses se fait maigre troupe. Le Tessinois Sergio Ermotti, CEO d’UBS, doit se sentir bien seul à représenter les top managers possesseurs du passeport rouge à croix blanche. Et jamais encore un étranger n’était parvenu au sommet de la plus importante association de banquiers suisses, l’ASB: l’Allemand Herbert Julius Scheidt a récemment été intronisé à Zurich, succédant au Genevois Patrick Odier. En 1980, relève l’ouvrage écrit par André Mach et ses collègues, pratiquement tous ces postes prestigieux étaient occupés par des Suisses.

Professeur à l’Université de Fribourg, Eric Davoine livre ses explications: «En raison de sa taille, le marché suisse ne peut pas représenter la colonne vertébrale de l’entreprise. Donc, l’expérience acquise dans le pays d’origine est moins importante pour la carrière de ces managers que celle qu’ils ont accumulée dans d’autres marchés. Par ailleurs, le capital de ces grandes entreprises suisses est très international et, enfin, l’environnement suisse est très attractif pour attirer des managers étrangers.»

Eric Davoine observe cependant que, dans ces entreprises, les top managers proviennent surtout du sérail, à l’exemple – sauf pour la dernière nomination – de Nestlé. «Comme des montagnards, ils gravissent les échelons de l’entreprise, ajoute l’enseignant fribourgeois. Et puis, peut-on faire autrement que de nommer à la tête de ces multinationales des gens ayant un profil international? Enfin, un étranger sans passeport suisse peut aussi tenir compte des spécificités de la Suisse s’il s’est socialisé ou enraciné, en habitant depuis longtemps en Suisse.» C’est le cas de Frankie Ng, nouveau CEO de la SGS, seconde plus importante multinationale romande, qui a usé ses fonds de culotte à l’école d’ingénieurs de Genève; et qui possède la double nationalité, suisse et chinoise.

«Au-delà des principaux dirigeants, il faut aussi tenir compte de cercles de décision plus larges, en incluant les équipes de ces managers, et en déterminant qui a le pouvoir dans ces équipes», observe encore Eric Davoine. André Mach estime de son côté que «les milieux économiques sont de plus en plus fragmentés», et que «certaines élites sont déconnectées de la vie du citoyen». Si aucun pont n’est construit au-dessus de ce fossé, et si les élites économiques demeurent dans leurs bulles, les conséquences seront immédiates dans les démocraties: les citoyens risquent de se tourner en direction de mouvements populistes. Ou de leaders politiques difficilement déchiffrables, à l’exemple d’un Beppe Grillo en Italie, d’un Nigel Farage en Grande-Bretagne. Ou d’un Donald Trump.

(TDG)

Créé: 10.11.2016, 21h09

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