Un rapport met à nu les liens opaques entre Genève et Brazzaville

Commerce pétrolierL'ONG Public Eye plonge dans l'affaire du brut congolais exporté par Gunvor. Et révèle que la société de la rue du Rhône a tenté de mettre la main sur le pétrole de Brazzaville, en dépit de l'ouverture d'une enquête fédérale.

Le siège de la société de négoce de pétrole, Gunvor, se situe à la rue du Rhône.

Le siège de la société de négoce de pétrole, Gunvor, se situe à la rue du Rhône. Image: Keystone

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Nouvelles révélations sur la face obscure du commerce pétrolier orchestré à Genève. Dans un rapport * publié ce matin et intitulé «Pétrole, cash et détournements - Les aventures d'un négociant suisse à Brazzaville», Public Eye ajoute un épisode au feuilleton judiciaire des activités de Gunvor au Congo entre 2010 et 2012.

Ce document d'une soixantaine de pages montre que, en dépit de l'enquête en cours par les autorités fédérales, la maison de négoce de la rue du Rhône a continué de recourir à la promesse de commissions occultes pour tenter de retrouver les grâces du pouvoir à Brazzaville.

Irruption sur le brut de Brazza

Anciennement connue sous le nom de Déclaration de Berne, l'organisation non gouvernementale (ONG) a passé deux ans à détailler comment Gunvor a réussi à nouer à partir de 2010 des relations avec la SNPC - le bras pétrolier de l'Etat congolais, dirigé par le fils du chef d’Etat Denis Sassous-Nguesso. Le groupe dirigé par le Suédois Torbjörn Törnqvist a ainsi obtenu - «sans appel d'offres», précise l'ONG - le droit d'exporter entre septembre 2010 et juin 2012 le contenu de 22 «tankers», d'une valeur de 2,2 milliards de dollars. Ce qui lui a permis d'empocher, après leur revente, des profits de 110 millions de dollars, selon les calculs de Public Eye. «Des marges de Gunvor inhabituellement élevées», écrit le rapport.

«Des marges de Gunvor inhabituellement élevées»

En l'espace d'un an, la maison genevoise, dont le nom a longtemps rimé avec pétrole russe, a verrouillé l'exportation de 20% du pétrole de l'Etat congolais - activités qui assuraient près du quart de ses bénéfices, selon Public Eye. Un chiffre qu'un porte-parole de Gunvor qualifiait hier soir d'«erroné» et «d'impossible».

Cinq ans de guérilla judiciaire tous azimuts

Une descente de la police fédérale au siège de Gunvor en janvier 2012 devait rapidement transformer les aventures congolaises de cette société venue du froid en une saga judiciaire - relayée notamment par le quotidien Le Temps. Enquêtant sur des soupçons de «blanchiment d'argent» en lien avec de possibles faits de corruption, le Ministère public de la Confédération fait alors saisir, au sein de la banque Clariden Leu à Genève, les comptes de deux intermédiaires rémunérés par Gunvor ainsi que ceux d’un «business developer» employé par la société: plus de 30 millions de dollars de commissions y ont transité en l’espace de quelques mois.

Gunvor accusera peu après son ex-employé d'avoir agi en solo avant de le licencier. «Il ressort clairement de ce rapport que les soi-disant sources journalistiques qui en sont à l'origine utilisent cette tribune qui leur est faite dans leur propre intérêt», explique-t-on aujourd'hui au sein de la maison de négoce, dans une allusion à peine voilée à l'ex-cadre à l'origine de l'affaire. La justice fédérale a depuis «élargi son enquête à Gunvor SA et à la filiale genevoise de Gunvor International BV afin d'éclairer les possibles défauts organisationnels exploités par cet ex-employé pour se livrer aux faits de corruption qui sont allégués», continue un porte-parole.

«Absolument zéro, zéro emmerde»

L'enquête de Public Eye révèle surtout la façon dont, en dépit de ces poursuites, Gunvor a tenté à partir de l'été 2012 de reprendre la main sur le brut congolais. Mais également d'obtenir la construction d'un oléoduc dans le pays par Stroytransgaz, société russe liée à Guennadi Timtchenko. Cofondateur de Gunvor, ce dernier a revendu ses parts en mars 2014, en raison des sanctions américaines visant un cercle d'hommes d'affaires réputés proches du Kremlin.

Retour à Brazzaville donc pour Gunvor en cette fin de 2012. Avec à la manœuvre, cette fois-ci, le fils de l'un des anciens intermédiaires utilisés. Ses bons offices ne produiront cependant pas les résultats escomptés: hormis une cargaison, Gunvor ne recevra plus de barils congolais.

Ce qui n'empêche pas le groupe de redoubler d'efforts pour décrocher en 2014 un autre contrat, qui aurait dû assurer à Gunvor le contrôle de 20 cargos sur dix ans, révèle Public Eye. Une opération stoppée net par un nouvel épisode rocambolesque. Une vidéo accablante transmise au procureur en charge de l'enquête montre un ancien cadre supérieur de Gunvor, désormais chargé de relancer les liens avec Brazzaville, parler corruption – haut et fort. Ce qui vaudra à cet ancien directeur du financement du négoce une mise en prévention pour «corruption d'agent public étranger». Dans cette vidéo prise fin avril 2014 et obtenue par l'ONG , l'homme explique à d'autres intermédiaires que Gunvor est disposé à payer, cette fois, des commissions par l'intermédiaire d'une société russe pour qu'il y ait «absolument zéro, zéro emmerde». «Avant qu'un juge et tout ça aillent voir une société russe, il faudra se lever tôt», martèle le Toulousain. «C'est comme cela qu'on pourra soudoyer tout ce que l'on veut, c'est comme cela qu'on réglera tous les cargos - et c'est le message qu'on veut faire passer à Denis-Christel (ndlr: Sassou Nguesso, fils du président congolais)». Cet ex-responsable sera remercié par Gunvor quelques mois plus tard en touchant 700 000 dollars, «le prix du silence», précise Public Eye.

Intermédiaires «en solo»

Au sein du groupe de négoce, on rétorque aujourd'hui que ce cadre menait lui aussi ses activités au Congo-Brazzaville en solo, indépendamment de ses fonctions, «ce qu'il a confirmé au Ministère public».

Gunvor dit aujourd'hui avoir tiré les leçons de ses erreurs. Un porte-parole décrit longuement comme «le contrôle des traders a été amélioré afin de prévenir tout comportement indépendant» dans leurs rangs. Avant de faire la liste des pratiques mises en place pour lutter contre la corruption, le blanchiment, les abus de marché, un système de dénonciation anonyme ayant même été «communiqué par le directeur général à tous les employés».

«On n'était pas censé travailler toute la vie ensemble»

Surtout, Gunvor dit avoir «cessé toute activité au Congo-Brazzaville» et ne plus vouloir travailler dans ce pays. Ce que confirme Denis-Christel Sassou Nguesso, le maître des barils congolais, interrogé par Public Eye dans son rapport. «On n'était pas censé travailler toute la vie ensemble […] cela n'a rien à voir avec les ennuis judiciaires de Gunvor.»

* «Gunvor au Congo –Pétrole, cash et détournements : les aventures d’un négociant suisse à Brazzaville», Public Eye, Septembre 2017 (PDF) (TDG)

Créé: 11.09.2017, 22h31

«Les négociants suisses sont particulièrement actifs sur ce marché»

Trois questions à Marc Gueniat, enquêteur au sein de l'ONG Public Eye et auteur du rapport «Gunvor au Congo».

– En quoi vos rapports sur l'opacité du commerce pétrolier genevois peuvent-ils changer les comportements des maisons de négoce? Quel a été l'impact de vos précédentes révélations sur le diesel vendu à l'Afrique, qui dépassait les normes de pollution admises en Europe?

– Notre rapport sur les carburants sales a incité des Etats comme le Ghana ou le Nigeria à améliorer les normes imposées sur les carburants en vente chez eux. Une attitude qui contraste avec l’attentisme des autorités suisses ou la mauvaise foi des négociants, qui refusent d’assumer leurs responsabilités à moins d’y être contraints par la loi. Malgré les scandales, les autorités helvétiques ne s’emparent pas de la problématique avec sérieux: au nom de la compétitivité de la place économique, elles cherchent surtout à éviter d’agir. Pourtant, l’OCDE - organisation qui représente les principaux pays industrialisés - identifie le secteur des matières premières comme celui présentant le risque de corruption le plus élevé. Nous sommes persuadés que la Suisse devra empoigner les problèmes du négoce. De son propre chef ou sous la pression internationale.

– Cette affaire illustre-t-elle les compromissions dont est soupçonné un nouveau venu sur le pétrole africain, ou est-elle emblématique de tout le négoce sur le Continent?


– Les risques de corruption sont très élevés lorsqu’une société achète du pétrole à une compagnie étatique dans un pays tel que le Congo. Cette affaire montre que même les plus grands groupes n’ont pas la volonté de limiter de tels risques. Nous savons par ailleurs que les négociants suisses sont particulièrement actifs sur de marché: entre 2011 et 2013, ils représentaient les plus gros acheteurs de pétrole étatique dans les dix principaux pays producteurs d’Afrique Subsaharienne, comme l’Angola, le Nigeria… En dépit de ces risques accrus, aucune disposition légale ne vient encadrer leurs activités. Les négociants ont beau jeu de dire qu’ils prennent toutes les mesures pour éviter les affaires problématiques. Mais comment les croire sur parole, alors que cet exemple de Gunvor, l'un des piliers du secteur, révèle l'écart qui existe entre les discours et la pratique.

– Leur poids économique et leurs emplois sont invoqués pour justifier le maintien d'un environnement favorable à ces sociétés en Suisse. Est-il possible d'avoir des intermédiaires «clean» dans le pétrole? Qu'en est-il de Londres?

– Une partie des activités des négociants ne pose pas de problème majeur. Si des sociétés se comportent mieux que d’autres, n’auraient-elles pas intérêt à être protégées contre la concurrence déloyale de celles qui ne se posent pas de questions? Aucune loi n’encadre de façon spécifique les activités de négoce, ni en Suisse ni en Grande-Bretagne. Dans ce dernier pays cependant, le gouvernement envisage de soumettre le secteur aux dispositions relatives à la transparence des paiements. En Suisse, les autorités fédérales viennent au contraire de biffer le négoce du projet de révision du droit de la société anonyme.

P.-A.SA.

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