«L’Hebdo» cesse de paraître, les politiques s’en mêlent

MédiasL’hebdomadaire romand le plus connu n’existera plus dans deux semaines. Une disparition qui relance la question d’une éventuelle aide étatique vis-à-vis des médias.

Alain Jeannet, rédacteur en chef de «L'Hebdo», réagit sur les ondes de la sur la RTS.


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L’annonce a été très brutale. Dimanche soir, les rédacteurs en chef du Temps, du temps.ch et de L’Hebdo ont été mis au courant. Lundi matin, c’était au tour des 212 collaborateurs de la «newsroom» lausannoise de Ringier Axel Springer Suisse d’apprendre la terrible nouvelle. A midi, les réactions – des syndicats, des politiques, de la rue – fusaient suite à la diffusion d’un communiqué une heure plus tôt. L’Hebdo, ce magazine phare de la Suisse romande, qui venait pourtant de lancer un nouveau concept, éditera son dernier numéro le 2 février; 37 collaborateurs, de la newsroom et des départements administratifs tels que le marketing et le secrétariat, devraient être touchés par des suppressions de postes.

«Je suis sous le choc, je croyais en notre nouvel Hebdo», a indiqué Alain Jeannet, son rédacteur en chef. «C’est un jour triste», a renchéri le syndicat Impressum. «Stupéfaction et consternation» du côté du personnel de Ringier Axel Springer Suisse, alors que Syndicom «s’inquiète fortement des conséquences sur la diversité de la presse et le journalisme d’enquête». Le Syndicat suisse des mass média demande une prise de conscience politique et la recherche de solutions urgentes pour la presse. Le syndic de Nyon Daniel Rossellat évoque un «cauchemar».

Abonnements et pub en baisse
Un coup de tonnerre qui s’inscrit dans une série. L’Agefi aurait perdu une vingtaine de collaborateurs ces vingt derniers mois. Cet automne, Tamedia supprimait 31 postes à 24heures et à la Tribune de Genève. Même la RTS, pourtant largement subventionnée par la redevance, biffe des emplois. Le Courrier ne compte plus que douze pages et ne paraît plus que quatre fois par semaine. Le Temps a déjà connu deux plans de restructuration ces cinq dernières années.

Les recettes publicitaires, qui génèrent l’essentiel des revenus des médias, s’effondrent. Les annonces partent sur d’autres supports – Google et Facebook en tête – et les abonnements se délitent. Durant la dernière décennie, le nombre d’abonnements payants à L’Hebdo s’est réduit de 40'000 exemplaires à moins de 10'000 et les revenus publicitaires nets ont chuté de 51% depuis 2012. La presse romande, et internationale, n’arrive pas à trouver un autre modèle économique convainquant.

En 2013, le Parti socialiste suisse a proposé un plan d’aide aux médias pour maintenir un «système compatible avec la démocratie». Une idée largement battue en brèche par la profession, qui craignait une ingérence étatique dans son indépendance. Les difficultés de la presse qui refont surface ont incité la gauche à relancer la question.

Nos infographies sur les médias

«Sans soutien étatique, on risque d’arriver à une réduction du nombre de titres et de ne rester qu’avec des grands groupes, ce qui n’est pas souhaitable», estime Alberto Mocchi, le président des Verts vaudois. «On peut imaginer une aide au journalisme via une fondation indépendante financée par l’Etat», estime-il. Dans un rapport publié au début du mois, l’organisation alémanique TA-Swiss défend d’ailleurs cette idée, alors que dans des pays comme la Suède les titres générant peu de recettes publicitaires bénéficient d’un soutien public important.

Le conseiller d’Etat vaudois en charge de l’Economie, Philippe Leuba, admet que «la question est difficile»: «D’un côté, ce qui fait l’essence même de la presse dans une démocratie, c’est son indépendance vis-à-vis de l’Etat, mais de l’autre l’Etat ne peut pas rien faire face au délitement de la presse», estime le politicien PLR. «Je n’ai pas de solutions toutes faites, peut-être l’Etat doit-il améliorer les conditions-cadres vis-à-vis des médias ou dans la formation des journalistes», souligne-t-il en précisant qu’une réflexion sur la question est menée par le Conseil d’Etat vaudois et qu’une réunion avec la direction générale de Ringier a été demandée.

Les médias pour l’indépendance
Du côté des dirigeants de groupes de médias, les avis sont tranchés. «Le seul garant d’un journalisme indépendant et de qualité, c’est l’indépendance économique. Aux éditeurs de trouver des formules adaptées aux exigences d’un marché des médias en pleine transformation», indique Ralph Büchi, délégué du conseil d’administration de Ringier Axel Springer Suisse. «C’est seulement en apportant une valeur ajoutée à la communauté que les gens seront prêts à payer pour nos contenus», estime Serge Reymond, le patron de la division de tous les médias payants de Tamedia. «Bénéficier d’une aide étatique n’est pas une solution durable et remettrait en cause l’indépendance des médias, indispensable au bon fonctionnement de la démocratie.»

Modèle économique ou pas, une période de consultations et de négociations s’est ouverte au sein de la newsroom. Dans un communiqué, les représentants du personnel de Ringier Axel Springer Suisse se sont dits «déterminés à défendre au mieux les intérêts» de L’Hebdo et du Temps, des employés qui les confectionnent ainsi que de leurs lecteurs. (TDG)

Créé: 23.01.2017, 20h03

«Un coup grave porté au journalisme romand»

Fondateur de «L’Hebdo» en 1981, avec l’éditeur Ringier, Jacques Pilet a du mal à comprendre cette décision.



«En décidant de le faire disparaître, les deux éditeurs ont pris une grande responsabilité. C’est un coup grave porté au journalisme romand», ajoute celui qui fut patron du magazine de 1981 à 1991. Jacques Pilet fait notamment référence au rôle du magazine dans la circulation des idées au sein de la Suisse romande, une région qui a souvent tendance à s’enfermer dans des visions très cantonales. Le fondateur du magazine a d’autant plus de peine à comprendre cette décision que d’autres plans, «très créatifs et raisonnables en termes économiques», avaient été présentés à la direction générale, formée par une joint-venture à 50% chacun entre l’éditeur zurichois Ringier et la filiale helvétique du géant allemand Axel Springer. «L’Hebdo» et «Le Temps» avaient aussi entamé une coopération qualifiée de «très fertile tout en préservant l’identité de chaque publication» par Jacques Pilet, qui craint désormais que la disparition du magazine n’affaiblisse le quotidien né de la fusion, en 1998, entre le «Nouveau Quotidien» et le «Journal de Genève».

Malgré ses trente-cinq ans d’existence, «L’Hebdo» n’est jamais devenu une institution lue par des notables. «L’indépendance et le sens critique
ont toujours appartenu à l’ADN de ce magazine», ajoute le journaliste. Dès 1981, «L’Hebdo» fait œuvre de pionnier, en installant puis en animant de manière décomplexée le thème de l’Europe en Suisse romande. Ce magazine avant tout politique et culturel était également un radar dans le domaine des faits de société (école, santé, sexualité) et a aussi pris des risques en se lançant dans l’investigation financière, en particulier à la fin des années 80.
Les grandes affaires de blanchiment d’argent sale secouent alors la Suisse.
Et rares étaient les médias à oser s’aventurer dans ces marécages. «L’Hebdo» a aussi représenté un titre de presse innovant en matière journalistique, en anglant ses enquêtes.

De nombreux rédacteurs qui occupent aujourd’hui des places importantes au sein des médias romands ont travaillé
à «L’Hebdo». Le magazine a donc aussi servi de centre de formation, ce qui a représenté, relève Jacques Pilet, «une forme de service public assumé par des groupes privés». En disparaissant, «L’Hebdo» laissera un vide immense.

Roland Rossier

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