Migros Genève boude les sapins de Noël suisses

ConsommationL’histoire revient chaque année, mais ce n’est pas un marronnier. Producteurs et distributeurs se déchirent sur un conifère.

A Veyrier, Claude Rosset accueille les citadins dans ses champs et leur propose des sapins sciés sur place.

A Veyrier, Claude Rosset accueille les citadins dans ses champs et leur propose des sapins sciés sur place. Image: Lucien Fortunati

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Noël s’approche. L’abondance des flocons en basse altitude nous le rappelle avec insistance. Une tâche s’impose dès lors: le choix du sapin. Un Nordmann? Un Nobilis? Un sapin blanc? Ou bleu? Au-delà de ce dilemme, la colère gronde sur le marché du sapin de Noël suisse.

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Le service de presse de la Fédération des coopératives Migros (FCM) brille par sa transparence: «À l’échelle nationale, 70% des sapins vendus par les filiales Migros proviennent de Suisse.» À quelques exceptions romandes près. «Migros Vaud, Migros Genève, Migros Valais et Migros Neuchâtel-Fribourg ne proposent cette année que des sapins du Danemark. La part de marchandises achetées traditionnellement en Suisse n’était cette année pas conforme aux exigences de ces quatre coopératives», indique le plus grand détaillant du pays. La FCM ne donnera pas plus de détails.

Ces explications suscitent un vif courroux dans les forêts helvétiques. «Il n’y a jamais de problèmes de qualité avec les distributeurs de notre pays. Il n’y a que des problèmes de prix. Avec nos structures et nos coûts, il n’est pas possible de proposer les mêmes prix que nos confrères européens. Tout est meilleur marché chez eux. À commencer par les salaires de leurs employés», fulmine Jean-Jacques Fünfschilling, un des principaux producteurs de sapins de Noël en Suisse, de surcroît membre du comité de l’Union d’intérêt du sapin de Noël helvétique.

Les concurrents les plus redoutés en Suisse sont souvent les Polonais et les Danois. Jean-Jacques Fünfschilling produit néanmoins des arbres voués à la célébration de la Nativité à Lully, dans le canton de Fribourg, depuis quarante-cinq ans. Il explique que cette production, même bio, est confrontée aux mêmes difficultés que celle de tous les agriculteurs du pays. «Sans compter qu’un sapin de Noël doit rester en terre dix ans avant d’être prêt pour la célébration», rappelle l’expert en sylviculture. Les tensions sur le marché s’avèrent donc incontestables.

Les lois du business et de la fête demeurent dominantes. De réelles forces d’innovation continuent de surprendre, voire de séduire les consommateurs. À l’instar d’Écosapin Sàrl. Cette société vaudoise, domiciliée à Cottens, présente son offre sur son site Internet. Les clients y choisissent leur sapin, le jour de livraison, puis le jour de reprise. Écosapin Sàrl mise en effet à fond sur la durabilité avec des sapins en pot, remis en terre chaque année après les Fêtes. Tout cela dans des pépinières de cinq cantons afin de rester le plus près possible des clients.

Le mouton désherbe

Un tel exercice ne s’effectue pas sans difficulté. «Au cours des Fêtes, chez les clients, les sapins doivent en effet résister à un séjour dans un environnement chaud et sec. Ils sont ensuite replantés et restent en terre quatre à cinq ans pour retrouver une jolie forme», explique François Hofer, collaborateur d’Écosapin. La taille de ces sapins, livrés en pot et replantés, n’excède pas 180 cm. Leurs prix demeurent donc modestes et oscillent entre 44 francs et 139 francs.

À Veyrier, dans le canton de Genève, Claude et Claudine Rosset présentent leur offre en la maintenant dans les champs. Depuis trente ans, cette approche commerciale rencontre un énorme succès, avant tout auprès d’une clientèle de proximité, des plus juvéniles. Des crèches font ainsi défiler des convois de bambins dans des prés où les sapins sont choisis, puis sciés sur place. «Rien de chimique chez nous!, précise Claude Rosset. Le désherbage est assuré par des moutons shropshire, la seule race au monde qui ne mange pas les conifères.

En dépit d’alternatives champêtres et poétiques, voire écologiques, le marché suisse du sapin de Noël reste en grande partie contrôlé par les principaux détaillants du pays. À titre indicatif, les dix coopératives Migros écoulent en tout environ 50 000 sapins de Noël par an. «Et nos ventes s’avèrent relativement constantes d’année en année», précise la FCM. Les prix de Migros se situent entre 20 et 80 francs.

Porte-parole de Coop, Ramon Gander met pour sa part en évidence des efforts d’adaptation aux exigences croissantes de la clientèle en matière de proximité et de respect de l’environnement. Environ 11 000 sapins de Noël arboreront justement un label attestant ces vertus dans l’assortiment du distributeur bâlois cette année. Les observations de Coop confirment une autre évolution radicale de la demande: pas plus de 5% de la demande en sapins de Noël porte encore sur des articles synthétiques ou en plastique.

Sapins préférés des Suisses

Le palmarès des sapins de Noël les plus recherchés en Suisse garde en outre le même grand leader: le sapin de Nordmann, parfois appelé sapin de Crimée. Il est souvent suivi du sapin Nobilis, de l’épicéa, connu pour son parfum de résine, sans oublier le modèle probablement le plus charmeur: le sapin bleu Pungens. De petits distributeurs intègrent en plus des spécimens relevant du luxe, voire du monumental dans leur offre: Claude et Claudine Rosset proposent ainsi des sapins de 6 à 8 mètres de haut. Ils sont facturés 600 à 800 francs pièce. À cela s’ajoutent probablement des frais de grutier pour les boules et les guirlandes.

Il n’y a jamais de problèmes de qualité avec les distributeurs de notre pays. Avec nos structures et nos coûts, il n’y a que des problèmes de prix. Tout est meilleur marché chez nos confrères européens


Le Röstigraben ou le clivage du sapin et de la bûche à Noël

Décidément, l’harmonie entre Romands et Alémaniques ne tient qu’à un fil. Les exégètes de la politique fédérale nous le rappellent si souvent avec la fameuse formule «Röstigraben». Les frissons d’effroi redoublent lorsqu’on songe que les deux communautés linguistiques ont en plus failli se déchirer sur les bonnes manières de fêter Noël. Le risque de clash s’est estompé il y a à peine un siècle.

Au début du XXe, les Romands rechignent ainsi à adopter l’usage du sapin de Noël, promu par les protestants alémaniques. Imaginez! Une coutume importée d’Allemagne. Les francophones helvétiques préfèrent s’en tenir à leurs bonnes vieilles traditions: la crèche et la bûche de Noël.

Les Romands font alors brûler un tronc dans l’âtre, lors de la veillée de Noël. Et même durant trois jours. Voire tout au long des douze nuits suivantes. Ces opérations ignifuges visaient à protéger les maisons du malheur durant l’année à venir. Les pâtissiers-confiseurs n’ont évidemment pas tardé à s’inspirer de cette coutume. La fameuse bûche s’est en effet promptement imposée comme un dessert, lors des fêtes de la Nativité.

Ses saveurs n’ont cependant pas empêché les Romands de développer, avec le temps, de vraies sympathies pour le sapin. Cette tendance s’est nettement confirmée dans les années 1920. Une nouvelle fois la cohésion nationale était sauvée.

Le processus a cependant pris un peu plus de temps parmi les catholiques. Après la Seconde Guerre mondiale, l’Osservatore Romano, le journal du Vatican, critiquait encore le sapin de Noël comme «une mode protestante, une relique de coutumes païennes». Les éclairages de nombreux historiens laissent cependant supposer que les traditions festives liées à ce conifère découlent d’abondants partages et d’influences diverses. À commencer par le mélange de l’héritage païen et des mystères chrétiens.

«Au début du XVIIe siècle, ces deux traditions semblent s’être confondues, probablement pour des raisons pratiques», indique l’historien américain Greg Dues dans son œuvre Guides des traditions et coutumes catholiques (publié en français aux Éditions Bayard, en 2004).

Mais ce n’est qu’au XIXe siècle que la tradition, dans sa forme actuelle, a commencé à dépasser les limites du monde germanique et à gagner l’ensemble de l’Europe. Une évolution notamment favorisée par les aristocrates de l’époque.

Chez notre voisin français, c’est la duchesse d’Orléans et belle-fille du roi Louis-Philippe, Hélène de Mecklembourg-Schwerin, d’origine allemande, qui aurait introduit le sapin de Noël à la cour de France en 1837. Puis, quelques décennies plus tard, en émigrant en France après la guerre de 1870, les Alsaciens ont largement répandu l’usage du sapin de Noël dans les foyers français.

Un autre plaisir des fêtes de fin d’année trouverait ses origines aux confins de l’Hexagone et de l’Allemagne. Des experts estiment que les boules de Noël auraient été inventées par un verrier de Moselle, en 1858. Un artisan de ce département avait en tout cas eu l’idée de souffler des boules de verre pour remplacer les pommes.

L’hiver s’avérait en effet trop rigoureux pour assurer chaque année la présence de fruits, à titre de décorations, dans les arbres de Noël. Cette solution rompait avec l’habitude, à l’époque, de garnir de friandises les sapins de Noël. P.RK

FLORIAN CELLA

Créé: 03.12.2017, 20h29

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