Des voitures Uber narguent la loi genevoise sur les taxis

EnquêteAutour du Léman, tout près de Genève notamment, une quarantaine de sociétés gravitent autour du réseau américain qui concurrence les taxis.

L’arrivée d’Uber dans l’arc lémanique a généré tout un business autour de la location de voitures professionnelles.

L’arrivée d’Uber dans l’arc lémanique a généré tout un business autour de la location de voitures professionnelles. Image: Keystone

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Elles poussent comme des champignons. Elles commandent des véhicules en masse – des Mercedes Classe E, des Prius, même des Tesla. Presque toutes siègent à la frontière de Genève, côté vaudois. Elles détestent la lumière. L’arrivée d’Uber dans l’arc lémanique – à Genève en septembre 2014 et à Lausanne en janvier 2015 – a généré tout un business autour de la location de voitures professionnelles. Nous avons recensé la création depuis trois ans de plus de quarante sociétés de location dans l’arc lémanique, surtout entre Eysins et Nyon. Certaines ont une flotte de quelques limousines, d’autres en proposent plus d’une cinquantaine.

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Le phénomène s’amplifie. A Genève, l’une de ces sociétés procéderait actuellement à l’achat de plusieurs dizaines de Mercedes Classe E auprès d’un concessionnaire réputé de la Rive gauche. La berline reste l’un des modèles les plus prisés des taxis; l’un de ceux, aussi, qui proposent le plus de fonctions de pilotage automatique. Uber recense un millier de «chauffeurs Uber» – ainsi surnomme-t-on ceux qui utilisent l’application californienne pour trouver des clients – répartis équitablement entre Genève et Lausanne. A titre de comparaison, il y a moins de 1400 taxis à Genève. La plupart d’entre eux ne peuvent se permettre d’acquérir un véhicule. Ils louent donc.

Les autorités sévissent

Un obstacle pourtant. La Loi sur les taxis et limousines de Genève stipule que le permis professionnel de dirigeant d’une entreprise de location est subordonné à la réussite d’un examen. Un test difficile auquel on ne peut se soumettre qu’une seule fois par an et qui est largement encadré par une corporation des taxis peu incitée à décerner des permis à des futurs concurrents. Dans les autres cantons par contre, aucune tracasserie – et le fisc y est souvent moins gourmand: on lance sa société de location comme n’importe quel autre commerce. Les entrepreneurs s’installent donc sur sol vaudois – le canton le plus proche de Genève – mais aussi quelquefois à Fribourg ou en Valais.

De vaudois, ces entreprises n’ont souvent que le nom, leur flotte opérant en général au bout du lac. Une douzaine de ces sociétés partagent d’ailleurs la même adresse fiscale à Eysins, une pratique qu’on retrouve aussi à Nyon et au nord de Lausanne. Un acteur établi de la place genevoise, pour étendre son business, vient d’ailleurs d’ouvrir une succursale dans la capitale vaudoise. Les affaires sont importantes: une Prius se loue faut compter en moyenne 1000 francs par mois, une somme qui double pour une Classe E. Quelques Tesla circuleraient aussi dans ce cadre au bout du Léman.

Nos infographies sur Uber et les taxis

Problème: les autorités politiques genevoises considèrent qu’une entreprise d’un autre canton ne peut offrir un service de véhicules de transport avec chauffeur (VTC) que sur son territoire. Pour que le service soit toléré, le client doit être pris en charge ou déposé dans un autre canton. Pour légitimer son existence à Genève, le secteur s’appuie sur la Loi fédérale sur le marché intérieur, qui interdit, elle, le protectionnisme entre cantons.

Les sanctions du Service du commerce de l’Etat de Genève (Scom) tombent: 53 amendes ont été infligées à des chauffeurs Uber en infraction l’an dernier et 83 cette année (en grande partie parce que leur véhicule était immatriculé dans un autre canton et qu’ils ne faisaient pas du cabotage). Le Scom sévit aussi vis-à-vis des loueurs, mais il se refuse à tout commentaire, ces cas étant encore en cours.

Les sanctions découragent de nombreux chauffeurs et patrons de société de location et incitent à la discrétion ceux qui se sont tout de même lancés. «A l’aéroport, les sociétés comme Europcar utilisent des véhicules aux plaques appenzelloises, ce qui ne pose pas de problème. Mais c’en est un pour les loueurs de voitures avec chauffeur», s’insurge néanmoins un patron qui préfère rester anonyme. Une douzaine de sociétés de location ont choisi de s’associer avec Uber, qui fait gratuitement leur promotion dans ses pages Internet destinées aux chauffeurs. Les autres œuvrent à travers des réseaux divers, de WhatsApp au bouche-à-oreille.

«Argent non déclaré»

Un autre motif incite les sociétés de location à craindre les projecteurs: «Uber paie le loueur et non le chauffeur. Ensuite, le loueur reverse son dû au chauffeur, souvent en cash, souvent au noir», selon Mohammed Gharbi, vice-président du Collectif des taxis genevois. «Ce n’est pas toujours déclaré car souvent cet argent revient à des gens à l’Hospice général ou au chômage.» Des statuts qui ne donnent pas le droit de gagner de l’argent, au risque de voir les allocations réduites.

Un scénario que ne réfute pas Uber, qui dit travailler avec des sociétés de transport – du chauffeur indépendant à la grande société. «Dans la mesure où toutes les sociétés partenaires sont externes et parfaitement indépendantes d’Uber, il est impossible pour Uber de connaître les relations contractuelles entre ces sociétés et leurs clients ou chauffeurs», indique le service de presse de la multinationale.

La nouvelle Loi sur les taxis, qui pourrait entrer en vigueur cet été, supprime les autorisations et devrait donc permettre aux sociétés de location de s’installer à Genève. Elle ne réglera par contre pas le problème de l’argent non déclaré qui circule dans le milieu des chauffeurs. (TDG)

Créé: 27.12.2016, 20h32

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Uber touche non plus 20 mais 25% du prix de la course, tensions en hausse


En février, la commission prélevée par Uber en Suisse romande sur chaque course est passée de 20% à 25% du prix de la course. En même temps, ce dernier a baissé. En avril, l’association VTC Genève voyait le jour; elle représente une large part des chauffeurs indépendants utilisant Uber à Genève.

Un timing qui ne doit rien au hasard: «Nous avons créé l’association afin de gérer la grogne des chauffeurs et privilégier la discussion au conflit, en espérant éviter un scénario à la parisienne», lance Nasr El Din Hassanein, son président. L’association tente de faire partie de la table ronde chapeautée par l’Etat et qui vise à mettre en place, avec les acteurs du secteur, la prochaine Loi sur les taxis et limousines à Genève. Elle est en contact avec le cabinet de Pierre Maudet. A Paris, une hausse similaire de la commission prise par la plate-forme de mise en relation entre chauffeurs et clients a généré des manifestations ce mois. Plusieurs organisations de véhicules de transport avec chauffeur accusent Uber d’«esclavagisme moderne». Les chauffeurs se sont mobilisés à plusieurs reprises. Ils protestent contre des conditions de travail «indignes». Certains – qui jadis saluaient l’arrivée d’Uber – militent pour son départ. D’autres demandent une baisse de la commission et une meilleure protection sociale pour les chauffeurs.

«A Genève, être un chauffeur Uber, ça ne peut être un métier. Ça doit être ponctuel, sinon c’est précaire, estime Nasr El Din Hassanein. Les chauffeurs sont en plus pris entre deux feux: la Suva leur refuse le statut d’indépendant et Uber celui de salarié.» Plusieurs chauffeurs Uber disent avoir cessé leurs activités pour ces raisons, mais aussi car l’attente entre les courses s’allongeait. D’autres soutiennent le contraire - leurs revenus dépendent du jour et de l’heure auxquels ils utilisent l’application. Selon Uber, la hausse de la commission et la baisse des tarifs mises en place en février à Genève et Lausanne correspondent à «une décision stratégique logique, visant à réinvestir les gains en efficacité: en baissant les prix, Uber souhaitait encourager la viralité, et ainsi la croissance du nombre de courses par heure et par chauffeur», indique son service de presse.

Une explication qui ne satisfait guère, quand bien même la presse anglo-saxonne a annoncé la semaine dernière qu’Uber avait encore perdu 800 millions de dollars au 3e trimestre. Et en Suisse romande? Uber, qui recense sept employés et dispose de deux bureaux, à Carouge et Crissier, a certes des charges; mais les commissions prélevées auprès du millier de chauffeurs Uber lui rapporteraient plus, selon les représentants des chauffeurs. Une affirmation qu’Uber ne confirme pas. La société, privée et non cotée, ne commente jamais les chiffres. R.ET.

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