"Nous créons une health valley en Suisse romande"

Science de la vieUn pôle scientifique se dessine le long du Léman malgré les récents départs de plusieurs firmes. En grande partie grâce à Patrick Aebischer. Entretien.

A quelques années de la fin de son mandat à la présidence de l'EPFL, Patrick Aebischer voit toujours grand.

A quelques années de la fin de son mandat à la présidence de l'EPFL, Patrick Aebischer voit toujours grand. Image: Philippe Maeder

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«Health Valley». Voici comment les coordinateurs des sciences de la vie dans la région proposent de surnommer la Suisse occidentale (romande et bernoise). En une décennie, des start-up bio-informatiques aux géants medtech en passant par des groupes pharmaceutiques, le nombre de représentants de ce secteur épars s'est considérablement étendu. Et ça continue, notamment avec Campus Biotech, ce gigantesque écosystème autour du cerveau qui prend forme à Sécheron dans les anciens locaux de Merck Serono et qui ouvrira ses portes aux médias ce mardi. Le président de l'EPFL, Patrick Aebischer, est un des artisans de cet essor dans l'arc lémanique. Entretien.

En mars 2000, quand vous avez été nommé président de l’EPFL, vous aviez une vision…

Ma vision en 2000 était de développer une université technologique de rang mondial avec un fort accent sur le concept «info-nano-bio», soit la convergence des technologies de l’information, des nanotechnologies et des biotechnologies.

Convergence. Ce mot caractérise bien le Campus Biotech à Genève. Comment se passe son lancement?

Le projet est fascinant, ambitieux et complexe. En temps normal, on planche sur un concept puis planifie un bâtiment, le tout prend typiquement 5 ans avant que les équipes puissent investir les infrastructures. Là c’est le contraire: on nous donne accès à un bâtiment prêt à l’emploi immédiatement. Avec l’Université de Genève, nous avons développé un concept original de recherche fondamentale appliquée sur le cerveau. Le directeur du Centre Wyss neuroingéniérie, qui intégrera Campus Biotech, sera le Professeur John Donoghue une star du domaine des neuroprothèses. Nous étions collègues à l’Université de Brown dans les années 80. Je l’ai appelé il y a un an pour qu’il me donne certains noms de scientifiques pour diriger le Centre Wyss. Il s’est spontanément proposé. Enfin Campus Biotech accueillera des start-up et des groupes de recherche de grandes compagnies intéressées par cet écosystème favorable à l’innovation. Nous sommes entrain de construire quelque chose d’unique avec Campus Biotech.

Unique dans le sens où l'innovation émanera de secteurs très différents?

En effet. Aujourd’hui que voit-on? Google, un géant de l’informatique, collabore avec Novartis pour le développement de lentilles de contact qui mesure le glucose. Arthur Levinson, fondateur de Genentech, une entreprise biotech rachetée par Roche, et président d'Apple a fondé Calico, une compagnie «anti-aging» financé par Google. Cette convergence, on souhaite qu’elle émane également de nos start-up s’intéressant au système nerveux. Campus Biotech doit constituer un écosystème propice à leurs développements.

Pourquoi avoir choisi le cerveau?

Le cerveau, c’est la grande aventure scientifique du XXIe siècle. C’est l’organe qui a le plus besoin de nouveaux traitements. On estime qu’un tiers des maladies affectant les humains touche le système nerveux et ceci ne fera qu’augmenter avec le vieillissement de la population. C’est un organe qui peut bénéficier d’approches multidisciplinaires telles que l’association de médicaments, de prothèses et de techniques de réhabilitation au moyen de la robotique. Le Centre Wyss aura pour mission de faciliter le développement d’approches thérapeutiques multidisciplinaires émanant des recherches en neurosciences fondamentales.

L’EPFL s’étend à Genève. L’école est aussi présente à Neuchâtel, en Valais, à Fribourg. Ne devrait-elle pas s’appeler EPFR, avec un R pour Romande?

Non. Son hub principal reste et restera à Lausanne. L’EPFL est une marque, qui s'est fait un nom dans le monde, ce serait dommageable de changer de nom à ce stade. L’EPFL est constitué d’un campus principal à Lausanne avec des antennes régionales à Genève, Neuchâtel, Sion et bientôt Fribourg. Elle a en plus un campus virtuel au travers des MOOCS (Massive Open Online Courses, ndlr). A ce jour plus de 600,000 étudiants s’y sont inscrits à travers le monde.

Quel est le budget de l’EPFL?

Le budget de l’EPFL est environ 900 millions. Il a presque doublé depuis 2000. Près de 600 millions de francs par an viennent de la Confédération, 250 millions de fonds de recherche compétitifs (Fonds national suisse de recherche scientifique, fonds européens, fondations telles que celle de Bill & Melinda Gates et fonds industriels). Il faut ajouter entre 50 et 100 millions par an, provenant de la philanthropie telle que la fondation de Hansjörg Wyss et la Fondation de la famille Bertarelli sans lesquels le projet Campus Biotech n’aurait pas pu voir le jour.

Et de nombreuses entreprises privées. Certains craignent que l’indépendance académique de l’EPFL soit menacée…

Nous avons une trentaine de chaires sponsorisées sur les 370 que compte l’EPFL. Environ la moitié de celles-ci est soutenue par l’industrie, l’autre moitié l’est par des philanthropes ou des fondations. C’est naïf de croire que les chaires soutenues par l’industrie se font au détriment de l’indépendance de nos professeurs. Les industriels sont intéressés d’anticiper les bouleversements technologiques en interagissant avec nos professeurs qui sont à la pointe de la recherche. Les industriels craignent le syndrome Kodak. Même Eric Schmidt, président du conseil d'administration de Google, s’est invité cet été à l’EPFL pour voir ce qui s'y passe.

Ne manque-t-il pas une grande compagnie en Suisse romande qui puisse servir de moteur justement? La Silicon Valley a Google et Apple. Bâle à Novartis et Roche, qui d'ailleurs vient d'annoncer un investissement de trois milliards de francs sur son site.

Je ne crois pas. Il y a beaucoup de grands groupes industriels présents en Suisse romande comme les grands groupes horlogers, Logitech, Kudeslki, Medtronic ou Nestlé. Nous serions cependant effectivement heureux d’accueillir dans la région un grand nom des technologies de l’information et du «big data».

Les profils recherchés viennent souvent de loin. Est-ce que le 9 février vous inquiète?

Le 9 février est une épée de Damoclès pour le Campus Biotech, comme pour toutes les institutions académiques suisses. Nos autorités politiques ont réussi à limiter les dégâts en négociant avec les responsables européens une participation partielle à « Horizon 2020 », le grand programme européen de recherche mais ce, seulement jusqu’à fin 2016. D’ici là il faudra avoir résolu le problème de la libre circulation des personnes, ce qui ne va pas être simple!

Est-ce qu'un Prix Nobel va bientôt jaillir de la Health Valley?

Cela me ravirait qu’un Prix Nobel provienne de la Suisse romande. Cependant, si j’avais à choisir entre un Prix Nobel et une nouvelle compagnie du type Google, je choisirais la seconde option.

Comment voyez-vous le futur?

Avec optimisme pour autant que nous résolvions les problèmes résultant du vote du 9 février et que nous rejetions clairement l’initiative Ecopop le 30 novembre prochain. La Health Valley lémanique s'est beaucoup développée ces dix dernières années. Campus Biotech est un projet unique qui va contribuer de manière significative au développement de cette dernière dans les années à venir.

Cela fait 14 ans que vous dirigez l'EPFL. Songez-vous à la retraite ou à votre succession?

Mon mandat actuel court jusqu’en mars 2016. Je serai atteint par la limite d’âge en 2019. Il est donc normal que je pense à passer le bâton d’ici là. L’EPFL a plusieurs jeunes professeurs dynamiques et compétents qui sauront amener l’école encore plus loin.


Thierry Mauvernay, vice-président du groupe pharmaceutique vaudois Debiopharm, s'accorde tout à fait avec Patrick Aebischer. Pour lui, les partenariats publics et privés doit se renforcer si la Suisse romande entend devenir une «health valley».

(TDG)

Créé: 31.10.2014, 17h03

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