Le client fixe le prix du lait pour sauver la production

Alimentation En France, des berlingots équitables, issus d’un scrutin auprès des consommateurs, sont mis en vente dès cette semaine. Une idée qui pourrait aussi aider des producteurs en Suisse.

En Suisse, la suppression des contingents laitiers et l’abandon du taux plancher du franc vis-à-vis de l’euro compliquent la situation des producteurs de lait.

En Suisse, la suppression des contingents laitiers et l’abandon du taux plancher du franc vis-à-vis de l’euro compliquent la situation des producteurs de lait. Image: KEYSTONE

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En France, une brique de lait d’un genre nouveau fait couler l’encre. Elle se présente comme étant directement issue de la volonté des clients. La marque du consommateur (le nom de l’entreprise à son origine) a soumis un questionnaire aux internautes, qui se sont par milliers prononcés en faveur d’un produit local garantissant le bien-être du bétail et des fermiers. Les foules préfèrent aussi un emballage en carton à une bouteille en verre et se méfient des OGM.

Elles ont donné naissance à des berlingots estampillés «C’est qui le patron?» en vente dans les magasins Carrefour dès ce mercredi 2 novembre. Le distributeur s’engage à la commercialiser pendant plusieurs mois, ce qui donne un nouveau souffle à 50 producteurs de la Bresse. Par litre, ils perçoivent 39 centimes d’euros, contre 27 avec leur ancien partenaire, une rémunération qui les avaient poussés à mettre la clé sous le paillasson. La brique coûte 99 centimes d’euros, une vingtaine de plus que la moyenne.

Le contrecoup du franc fort

Elle fait même le buzz depuis qu’Alexandre Jardin l’a lancée en direct à la télévision en direction de Bruno Le Maire la semaine dernière. L’écrivain voit dans le politicien un technocrate qui ignore le besoin des fermiers. Or, la France du lait est en crise: la fin des quotas laitiers au sein de l’Union européenne en avril 2015 a engendré surproduction et chute des prix. L’embargo russe sur les produits agroalimentaires a d’autant plus grevé les affaires dans ce pays exportateur.

En Suisse, les contingents ont été supprimés en mai 2009, ce qui a aussi engendré une offre en surplus et des baisses tarifaires. L’abandon du taux plancher du franc vis-à-vis de l’euro en janvier 2015 est venu ternir la situation. Ce printemps, le kilogramme de lait de centrale s’écoulait pour moins de 50 centimes, «un niveau jamais vu depuis les années 1970», selon Daniel Koller, membre de la direction de la Fédération des producteurs suisses de lait (Swissmilk).

Retrouvez ici nos infographies laitières

L’an dernier, les ventes helvétiques ont chuté. Elles diminueront encore cette année, comme la production et le nombre d’exploitations. A la fin de 2015, la Suisse n’en dénombrait guère plus de 21 000 (voir le graphique), deux fois moins qu’il y a vingt ans. Pour faire face, elles se concentrent: le nombre moyen de vaches par exploitation a franchi l’an dernier le seuil des 25, contre une quinzaine en 1996 (mais on reste loin de la moyenne de 58 vaches laitières par ferme en France).

La branche est empruntée. Les technologies permettent à chaque bête de produire toujours plus, mais cela ne suffit pas. Swissmilk a envoyé l’an dernier un million de lettres aux habitants proches des frontières pour les inciter à consommer local (impossible de mesurer les résultats). «Les gens ne vont pas en France pour acheter du lait, ils y vont plutôt pour la viande, mais au final ils y font toutes leurs courses, lait compris», selon Daniel Koller. Le panier moyen de la ménagère reste aujourd’hui deux fois plus cher en Suisse qu’en France. Or, les Helvètes se laissent de plus en plus tenter par le tourisme d’achat, selon des études.

Des fermiers ont opté pour la vente en direct, en allant eux-mêmes vers le client, ce qui exige une importante logistique et de ne pas compter ses heures. Les Laiteries Réunies de Genève écoulent une production labélisée GRTA (Genève Région-Terre d’Avenir), un concept similaire à celui qui éclôt en France, selon leur directeur Pierre Charvet. Les ventes sont bonnes mais les volumes faibles.

Une taxe douanière élevée refroidit la concurrence étrangère pour le lait. Pour les produits laitiers par contre, elle est minime. Les importations de yogourts et de fromages (surtout ceux qui servent d’ingrédients à d’autres mets, comme la mozzarella dans la pizza) ont explosé l’an dernier, alors que la consommation globale est restée stable. Pour inverser la tendance, Swissmilk propose depuis cet été des points de fidélité en échange de l’achat de yogourts helvétiques et réclame un plus grand soutien de Berne. Trop tôt pour en mesurer l’impact.

Initiative saluée en Suisse

«Les producteurs de lait destinés aux fromages de marque, mieux valorisés, s’en sortent mieux», selon Daniel Koller. Les exportations du plus mythique d’entre eux, le Gruyère, ont pourtant diminué en 2015, surtout en France et en Allemagne. La Chine est toujours plus friande de produits laitiers suisses suite au scandale du lait contaminé au sein de l’Empire du Milieu, mais sa demande reste marginale. Comment la branche considère-t-elle la nouvelle brique française dans ce contexte? «Toute démarche qui va dans le sens d’une meilleure valorisation du lait et d’une meilleure rémunération des producteurs est positive», estime Eric Jordan, directeur de la fédération Prolait. Chez Swissmilk, on salue aussi une bonne idée. La fédération réfléchit d’ailleurs à une tentative similaire pour valoriser le lait helvétique, en soulignant les bonnes conditions de vie du bétail et la qualité des herbages, des atouts prisés des Suisses également.

Chacun s’accorde néanmoins pour dire que cette approche ne pourra que partiellement atténuer le rééquilibrage qui sévit dans l’industrie. Rien ne garantit d’ailleurs que les briques «C’est qui le patron?» s’écouleront et que Carrefour prolongera l’aventure.


Le local et la niche pour atténuer les pertes

Sur l’arc lémanique, la situation des producteurs de lait est contrastée. Les cinq qui existent encore à Genève (contre 44 en 1980) peuvent compter sur les Laiteries Réunies de Genève pour être défrayés correctement. La PME subit pourtant la crise de plein fouet: son chiffre d’affaires est passé de 373 millions de francs en 2008 à 238 millions l’an dernier, et ses effectifs ont également chuté. Pour compenser, l’institution centenaire concentre ses activités dans ses marques fortes (les yogourts Perle de lait et les flancs TamTam, notamment) et les produits GRTA (Genève Région–Terre d’Avenir), en forte hausse. Cette année, la société devrait produire quelque 1250 tonnes de yogourts, lait ou autres tommes estampillés GRTA, contre 335 en 2008.

La production croît d’année en année, mais elle reste marginale pour le traditionnel leader du secteur. «On est malmené, la crise est sans précédent, mais on réagit en se concentrant sur nos points forts», indique Pierre Charvet, directeur des Laiteries Réunies de Genève. L’entreprise se sépare notamment d’une bonne partie de ses camions, la livraison coûtant cher.

De Morges à Neuchâtel, une région couverte par Prolait (la fédération laitière des producteurs de lait neuchâtelois, vaudois et fribourgeois), les fermiers peuvent être divisés en deux catégories: les producteurs de lait destiné aux fromages AOP (60%), le Gruyère surtout, et les autres (40%). Les premiers s’en sortent, le lait transformé en fromage de marque est mieux valorisé notamment parce que l’Interprofession du Gruyère a su limiter l’offre (qui reste abondante) pour stabiliser les prix.

Pour les seconds, c’est d’autant plus difficile. «Pour éviter un effondrement des prix, une gestion de l’offre serait souhaitable, mais il n’y a pas de volonté dans ce sens au sein de la branche», estime Eric Jordan. Le directeur de Prolait reconnaît que la mission est complexe car les producteurs proposent souvent des produits spécifiques destinés à des marchés différents.

(TDG)

Créé: 30.10.2016, 20h37

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