A Carouge, un fabricant résiste à tous les temps

HorlogeriePlongée au cœur de la discrète usine Fiedler, qui tient tête depuis un siècle aux délocalisations, aux crises et… à Rolex.

Isabelle Chillier représente aujourd’hui la quatrième génération à la tête du fabricant d’aiguilles Fiedler.

Isabelle Chillier représente aujourd’hui la quatrième génération à la tête du fabricant d’aiguilles Fiedler. Image: OLIVIER VOGELSANG

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L’élégance discrète du bâtiment, tout habillé de verre, interpelle. D’autant qu’on ne l’aperçoit le plus souvent qu’en roulant sur cet axe rapide menant au tunnel de Carouge. Une banque? Un marchand de pétrole? Une usine en fait. La carte de la directrice générale précise «fabrique d’aiguilles de montre». Nul besoin d’un nom ronflant, sentant bon le cabinet de consultants – genre «concepts innovants pour instruments de mesures». Non juste «fabrique» et le produit. Et cela résume tout du reste.

Isabelle Chillier représente la quatrième génération à la tête de Fiedler – le nom que porte sa mère. Alors qu’elle se destinait au marché de l’art, elle est finalement revenue de Paris en 2001 pour assurer l’indépendance d’un sous-traitant horloger qui fêtera son 170e anniversaire dans deux ans.

«Une œuvre vivante»

«Le message de mon père a toujours été clair, soit l’indépendance – ce qui signifie que la société reste dans la famille – soit on vend tout», souffle celle qui est devenue directrice générale en 2015. Une façon de répondre aux portraits qui ont toujours présenté la maison Fiedler comme le sous-traitant que Rolex – l’un de ses principaux clients – n’a jamais pu avaler. «Certaines familles protègent un château; d’autres gardent une usine pour pérenniser un joyau, une œuvre vivante, en l’amenant plus loin», évoque-t-elle, en portant au loin son regard azur.

Bandes et poinçons

Un atelier dédié aux aiguilles de montre peut sembler aussi incongru qu’une usine de lames de xylophone. Comment résister aux délocalisations, en étant installé à une dizaine de minutes du centre de Genève? «La fabrication est complexe. Elle nécessite entre 30 et 40 opérations, mélangeant travail manuel et machines développées sur mesure», décrit Isabelle Chillier en parcourant les ateliers aux larges baies vitrées. Exemple avec le découpage. Celui-ci se fait aiguille par aiguille, dans une bande de métal, à l’aide d’un poinçon réalisé en interne spécifiquement conçu pour chaque forme d’aiguilles. Chaque année, Fiedler produit plusieurs millions de ces aiguilles que l’on disait «soignées» dans les années 20. En clair, zéro défaut – aucune rayure lors de la fabrication – ce qui explique le déchet de 30 à? 60% lors des contrôles à la loupe des horlogers.

Travailler avec des marques de luxe exige également de pouvoir répondre à des commandes en séries limitées, moins rentables pour un gros industriel. Les lots moyens livrés par Fiedler sont constitués de 300 pièces, conditions dans lesquelles le travail manuel redevient… plus efficace. Il peut ainsi être «plus rapide de découper du métal à l’aide d’un balancier que de reprogrammer une machine», note Isabelle Chillier. Ce qui ne l’empêche pas de mener une vaste réflexion sur des équipements répondant aux principes de l’industrie 4.0.

L’aiguille pointe la crise

Des projets qui devront toutefois répondre à la crise frappant le secteur. «Celle-ci est plus structurelle; cette fois, il n’y a pas un pays – la Chine – pour compenser les autres», admet la responsable de Fiedler. A ses yeux, «la dégradation de la situation s’est accélérée au cours du dernier semestre»; même si elle assure ne pas affronter «de catastrophe comme certains sous-traitants».

Isabelle Chillier ne lâche rien sur l’évolution de ses ventes ou profits. Elle explique cependant que le fait de ne pas faire de stock – l’aiguille est un produit «frais» qui change avec chaque nouvelle montre, à la différence des composants internes – complique les choses. «Les vraies questions vont se poser ces trois prochains mois quand on va préparer les budgets 2017», redoute une responsable qui dit «n’avoir pas encore licencié durant cette crise ni remercié tous ses temporaires». Ses salariés sont 187 à pointer tous les matins – ils étaient 110 il y a dix ans – dont environ un tiers de frontaliers.

Et puis Fiedler a survécu à d’autres crises, plus existentielles encore. Dans les années 70, l’arrivée de l’affichage digital était censée rendre à tout jamais ses aiguilles caduques. Quarante ans après, elles tournent encore. (TDG)

Créé: 09.10.2016, 19h59

Une fabrique avec 170?ans au cadran

ll reste aujourd’hui quatre fabricants d’aiguilles en Suisse. L’un appartient au conglomérat Swatch et fabrique aussi bien pour les Flik-Flak enfantines que pour les prestigieuses Breguet. Les trois autres sont familiaux. Situé à Bienne, Aiguilla est presque aussi vieille que Fiedler tandis que Waeber HMS est installé à Fleurier. Cette diversité de fabricants pour un même composant est cultivée par le système d’approvisionnements développé par les horlogers depuis la crise de 2008 – afin de ne pas dépendre d’un seul fournisseur.

Durant l’entre-deux-guerres, les ateliers d’aiguilles se comptaient par dizaines. Fiedler est né du rachat en 1918 de Leisenheimer par Théodore Fiedler. Originaire de La Chaux-du-Milieu, l’arrière-grand-père d’Isabelle Chillier était arrivé à Genève dix ans plus tôt pour travailler, rue de Lyon, dans cette entreprise née en 1848. Après guerre, l’usine s’installa pour un demi-siècle au fond d’un parc, à deux pas du rondeau de Carouge.

Son nouveau bâtiment a été installé en 2006, sur un terrain dont la famille était propriétaire. En 2009, l’entreprise a racheté Marchi (successeur de Pradervand), un spécialiste de la pose de matières lumineuses, installé au centre de Genève. P-A.SA.

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