À Genève, elles défendent une autre approche du e-commerce

CommerceParticipantes au sommet sur l’e-commerce de la CNUCED, Claudia de Heredia et Rebecca Enonchong sortent des sentiers battus.

À gauche, Claudia de Heredia, directrice de Kichink (Mexique), et à droite, Rebecca Enonchong, fondatrice de AppsTech (Cameroun).

À gauche, Claudia de Heredia, directrice de Kichink (Mexique), et à droite, Rebecca Enonchong, fondatrice de AppsTech (Cameroun). Image: Pierre Albouy

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«Au Mexique, les géants Amazon ou Walmart laissent les PME à l’écart»



Reparties en fin de semaine, elles figuraient parmi les 1300 participants qui ont convergé à Genève pour le sommet annuel sur l’e-commerce de la Cnuced, l’agence onusienne sur le commerce et le développement. Que venaient y défendre ces deux femmes, rencontrées mercredi dans la lumière gris neige baignant les galeries du Palais des Nations?

Arrivée mardi, Claudia de Heredia dirige Kichink, une plateforme de vente en ligne créée à Mexico au début de la décennie qui ferraille avec des géants yankees – lesquels franchissent la frontière sans entraves. Rassemblant 40 000 fournisseurs, ce grand magasin virtuel parvient à arracher environ 7% du marché, face au rouleau compresseur des Amazon et autres Walmart. «Nous tentons de redonner du pouvoir aux PME en mettant en place l’infrastructure pour qu’elles vendent directement en ligne – informatique, paiements, gestion des comptes DHL, douanes, relation client», relate la jeune femme. Les commissions perçues – autour de 10% – sont également adaptées à des petits patrons qu’elle considère comme la «majorité silencieuse» des vendeurs sur internet.

Quel constat fait cette ancienne de Procter & Gamble, qui a tout plaqué en 2009 pour lancer le projet avec son mari, alors patron d’une boîte de logiciels? Les petites entreprises ne peuvent pas profiter de la puissance de distribution planétaire d’Amazon, ne serait-ce qu’en raison des commissions exigées par la multinationale, qui peuvent atteindre jusqu’à 32%. Le concept selon lequel internet permet soudain de vendre sa dernière collection à l’autre bout du monde, en un clic, reste à leurs yeux un slogan théorique tiré d’une conférence de «geeks» exaltés.

«Prenez l’exemple d’une paire de chaussures expédiée dans l’Union européenne: les frais de douane conduisent souvent le client à devoir payer un supplément de 50, 70 ou 80 euros à la réception et, évidemment, il y a peu de chances qu’il revienne nous voir après une telle surprise», déplore l’ancienne étudiante en marketing de l’Instituto Tecnológico de Monterrey. «Et ce n’est pas comme s’il suffisait d’aller consulter sur internet un tableau Excel pour anticiper le niveau de ce maillage de droits de douane», souffle celle qui était déjà venue à Genève dénoncer de tels problèmes lors d’un forum de l’Organisation mondiale du commerce.

Environ 20% des vendeurs présents sur son site exportent, d’abord vers les États-Unis – où la communauté latino-américaine présente un débouché tout trouvé, notamment à Los Angeles –, le reste vers l’Amérique du Sud et l’Europe. Au Mexique, Kichink s’adapte à la réalité d’un pays où un habitant sur cinq ne dispose pas d’une carte de crédit. Le site offre le paiement en cash de la commande, qui partira lorsque l’argent aura été encaissé dans un réseau de magasins de proximité qui font office de points relais. Le mantra de sa cofondatrice? «Internet a permis la démocratisation de l’information, l’e-commerce peut démocratiser les outils pour faire des affaires.» Pierre-Alexandre Sallier


«Electricité, livraisons... en Afrique, toute la chaîne est à reconstruire»

«Nous étions naïfs, obnubilés par l’Inde et sa technologie au service du développement, convaincus de pouvoir reproduire l’expérience en Afrique.» Assise face aux baies vitrées du bar Serpent, derrière les salles de conférences de la Cnuced, Rebecca Enonchong esquisse un léger sourire. Devant elle, les Alpes enneigées. Elle repense au lancement de l’Africa Technology Forum, en 1999 à Washington, avec d’autres entrepreneurs de la diaspora. À l’époque, la femme d’affaires vient de quitter le groupe Oracle pour fonder Appstech, société de logiciels qui emploie une centaine de personnes entre le Cameroun, les États-Unis et la France. «On était expat, lorsqu’on s’est frotté à la façon de faire des affaires en Afrique, cela a été le choc – on a failli tout perdre», poursuit celle que le magazine «Jeune Afrique» présente comme l’une des plus influentes représentantes du continent.

Bien des obstacles affrontés alors se dressent encore face aux initiateurs de projets de commerce en ligne en Afrique. «Au départ, ils pensent à la technologie, mais leur défi devient rapidement de construire toute la chaîne de valeurs – groupes électrogènes pour assurer la stabilité de la liaison internet, livraison des colis…» énumère Rebecca Enonchong d’une voix calme. Autant de «coûts prohibitifs, dont ne souffrent pas leurs concurrents étrangers».

Bon, mais Jumia? Sur le point d’être accueilli à Wall Street, cet Amazon nigérian ne sert-il pas de modèle? «Ils ont perdu plus d’1 milliard de dollars depuis le lancement et cela reste un groupe européen focalisé sur l’Afrique – société de droit allemand, patron français, siège à Dubaï!» balaie cette figure de la tech sur le continent.

Et les systèmes de paiement par téléphone mobile partis du Kenya? «C’est une révolution mais elle ne permet toujours pas de vendre d’un pays à l’autre; l’Afrique, c’est une cinquantaine de pays, et dans chacun, vous avez l’argent MTN Money, l’argent Orange Money…» s’insurge celle qui ne cesse d’exhorter les géants des télécoms et les banques centrales à une harmonisation.

Elle milite pour que l’argent investi pour l’Afrique finisse dans des «start-up locales dirigées par des Africains», vers qui se dirigent «moins du dixième» des financements actuels. «Et pourtant, de l’argent, il y en a en Afrique», soupire celle qui accompagne 250 000 entrepreneurs sur le continent, via les centres d’innovation Afrilab, les financements de VC4Africa ou l’alliance de «business angels» ABAN.

Un combat né des désillusions rencontrées il y a vingt ans. «L’absence d’infrastructures préexistantes nous force à trouver des solutions africaines», assure cette figure de l’économie africaine. Exemple avec WhatsApp. Le service de messagerie est devenu la plus grande plateforme d’e-commerce du continent: les marchands envoient une photo des produits à leurs contacts et se font payer en «mobile money». «Les propriétaires américains de WhatsApp (ndlr: Facebook) ne l’auraient jamais imaginé», s’amuse Rebecca Enonchong. Un organisateur l’interpelle. Elle s’excuse avec élégance. Elle doit prendre la parole dans quelques minutes. P.-A.SA.

(TDG)

Créé: 07.04.2019, 20h02

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