Les frontaliers profitent de la guerre du change

Votre argent Internet dessine les services financiers du Grand Genève en laminant le coût du transfert de devises.

De gauche à droite: Xavier de Villoutreys et David Talerman, de b-Sharpe. Fondé en 2011 à Genève, le service compte actuellement 1700 clients inscrits sur son site.

De gauche à droite: Xavier de Villoutreys et David Talerman, de b-Sharpe. Fondé en 2011 à Genève, le service compte actuellement 1700 clients inscrits sur son site. Image: GEORGES CABRERA

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Ils ont longtemps été les vaches à lait des changeurs d’or. Avec le basculement des services de transferts internationaux d’argent sur Internet, les dizaines de milliers de ménages français et suisses vivant à cheval sur la frontière trouvent un nouveau pouvoir de négociation en matière bancaire. «Les gens passent des heures sur Internet pour un rabais sur une chambre d’hôtel, alors qu’ici, on parle de 500 à 1000 euros économisés par an sur le transfert d’un salaire mensuel de 5000 francs en France», décrit François Briod, 25 ans, cofondateur du comparateur Monito.com. La société, qui se présente comme le Ebookers des transferts de devises, enregistre 300 000 utilisateurs depuis sa création il y a trois ans, «dont une majorité ces derniers mois».

Selon un sondage réalisé cette année par Monito, la grande majorité des travailleurs frontaliers recourent toujours au virement bancaire pour envoyer leur salaire en France, laissant le change aux bons soins de la banque de départ ou d’arrivée. Environ un tiers amènent du cash dans un bureau de change. Pas plus d’un sur dix se lance sur les nouveaux services de transferts en ligne.

Le salaire de la peur

«Les personnes interrogées disent agir par habitude ou parce que leur banquier promet un change sans frais, oubliant le taux défavorable qui est souvent pratiqué», remarque François Briod. Mais il y a un prix pour profiter de ces offres. Le prix de la peur. Celle qui vous étreint quand vous cliquez pour l’envoi de 5000 francs sur un site Internet bien moins connu que le très coûteux PayPal.

«Pour nous, l’un des enjeux majeurs reste clairement de conduire l’utilisateur à passer ce cap psychologique de la confiance», reconnaît David Talerman, l’un des responsables de b-Sharpe, service fondé en 2011 à Genève et qui compte 1700 clients inscrits sur son site, le double d’il y a dix mois. Il précise que les opérations de ses clients sont «couvertes» sur les marchés, pour «étouffer toute spéculation».

Contourner les banques?

Celui qui est également auteur du livre Travailler et vivre en Suisse note qu’un nombre croissant de ses clients frontaliers sautent la case du compte en Suisse et fournissent à leur employeur un identifiant bancaire IBAN menant chez b-Sharpe. «Une solution viable pour des personnes vivant totalement en dehors de Suisse ou pour des temporaires ayant du mal à ouvrir un compte», tempère-t-il.

Ce basculement est facilité par le peu d’intérêt des banques pour une clientèle du Grand Genève ne faisant que passer, sans «consommer» de prestations d’épargne. Ce qui ne les empêche pas de «tirer des bénéfices importants sur leurs opérations de change et les frais de tenue de compte», remarque David Talerman.

Contactée, la BCGE dit offrir «des prestations similaires et équitables à l’ensemble de [ses] clients». Elle demande les mêmes 36 francs annuels pour la tenue de son compte à un client frontalier, mais y ajoute 60 francs de «frais client domicilié hors suisse».

En France, des clients en or

De leur côté, les agences bancaires de l’Ain ou de la Haute-Savoie font du taux de change un véritable argument commercial pour attirer une clientèle frontalière plus aisée que la moyenne. «Le taux pratiqué reste opaque et leurs marges restent deux à trois fois plus élevées que celles d’un service en ligne», note cependant David Talerman. Avant de rappeler combien les opérations de changes représentent «une manne difficile à abandonner» pour les banques de France voisine. Il peut ainsi être opportun de vérifier auprès de ces agences qu’elles ne facturent pas 15 voire 20 euros pour la simple «réception» de virement en euros arrivant de Suisse. Une façon de dissuader les clients de faire leur change en Suisse, alors que ces virements sont pourtant censés être exempts de frais, comme dans le reste de l’Union européenne.

«Du fait de notre statut de banque étrangère ici à Genève, nous considérons que notre rôle est d’être particulièrement compétitifs sur le change, un des services que nous offrons à nos clients», rétorque Catherine Galvez, directrice générale de Crédit Agricole Financements. L’antenne helvétique du géant bancaire français revendique des taux «parmi les meilleurs du marché». La concurrence des nouvelles sociétés de change en ligne «reflète l’évolution du marché et nous force à offrir des services qui soient aussi simples d’utilisation», admet cependant Catherine Galvez.


De Ferney à Tijuana, même combat

Ce ne sont pas les problèmes quotidiens des 100 000 frontaliers de la région qui ont conduit à la création du comparateur de frais de transferts de devises Monito.com. «L’idée remonte à loin… adolescents nous récoltions avec mon frère de l’argent pour une association en faveur du Cameroun: la première année sur les 150 francs envoyés, seuls 85 francs sont arrivés», se souvient François Briod, cofondateur de cette société lausannoise. Aujourd’hui, les envois d’argent à la maison par les travailleurs émigrés de la planète dépassent 430 milliards de dollars par an, selon la Banque mondiale. L’équivalent du produit intérieur brut d’un pays comme la Belgique.

Les principales destinations de ces revenus vitaux sont l’Inde (près de 20% du total), la Chine, les Philippines, le Mexique ou le Nigeria. Selon la Banque mondiale, les commissions payées pour l’envoi de 200 dollars atteignent en moyenne de 7,4%, soit 15 dollars de frais.

«Seuls 5% à 10% de ces envois d’argent sont effectués via Internet, l’essentiel demeurant constitué de cash déposé à un guichet au départ ou à l’arrivée», rappelle François Briod. «Rien que sa digitalisation à l’envoi permettrait de réduire les frais de moitié», esquisse ce dernier.

Ces transferts internationaux de cash sont également dans le collimateur de la lutte internationale contre l’argent sale, ce qui freine leur mutation. Des contraintes qui s’imposent également aux frontaliers actifs en Suisse. «Les exigences de la loi helvétique antiblanchiment sont plus contraignantes que les règles auxquelles font face nos grands concurrents internationaux», note David Talerman, cofondateur de b-Sharpe. Le site Internet de transfert d’argent installé à Genève doit, par exemple, exiger une copie certifiée de la pièce d’identité de ses clients, ou lui demander de se présenter dans ses bureaux. Un «frein énorme» qui, selon son responsable, sera levé «ces prochaines semaines» grâce à l’autorisation, par la FINMA, d’un logiciel permettant d’authentifier un passeport à partir d’une photo envoyée d’un simple smartphone.

P.-A.SA.

Créé: 30.10.2016, 19h58

5000 francs à envoyer en Haute-Savoie? Petit comparatif

Petit tour, vendredi matin, sur le comparateur Monito.com, afin de «tester» le transfert de 5000 francs. Le site britannique TransferWise apparaît parmi les plus avantageux: il promet de faire parvenir 4593 euros sur un compte français, après 24 francs de frais (essentiellement constitué de frais de transfert).



Autre poids lourd du marché, l’irlandais CurrencyFair demande 29 francs, mais fait attendre trois à cinq jours.



Les Genevois de b-Sharpe retiennent 32 francs, ponction surtout constituée d’une marge retenue sur le taux de change. Tarifs bien inférieurs aux 76 francs ponctionnés par la Banque Cantonale de Genève (BCGE) – chez Credit Suisse ou UBS, c’est plus de 80 francs – à cause d’un change moins favorable, toujours selon Monito.



Attention pourtant, la Migros se rebiffe. En se rendant directement au Change Migros avec du cash, on reçoit 4574 euros. Soit 38 francs de frais, niveau très proche des «changeurs» en ligne. Jeudi après-midi, le Change Migros offrait même un taux équivalent à celui de b-Sharpe (à 1,09 francs pour un euro) pour le change de 1000 francs suisses. On comprend les files d’attente devant les guichets de Balexert, M-Parc ou Rive. Seul inconvénient, auquel sont habitués les frontaliers: il faut se balader avec le grisbi en poche.



Interrogée sur cette nouvelle concurrence, la BCGE répond «ne pas pratiquer de taux de change totalement hors marché» et ne se compare pas à ces «acteurs spécialisés». La banque ajoute que le taux de change offert sur le retrait d’euros en billets à ses distributeurs est «le plus compétitif de la place genevoise».

P.-A.SA.


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