«Le pharmacien indépendant va disparaître»

SantéLe lancement dans les grandes surfaces des médicaments en vente libre va achever une branche au bord du gouffre, tonne le vice-président de l’association pharm!Action

Gérard Bédat, dans sa pharmacie au centre-ville. L’officine à son nom emploie sept personnes contre une douzaine il y a quelques années.

Gérard Bédat, dans sa pharmacie au centre-ville. L’officine à son nom emploie sept personnes contre une douzaine il y a quelques années. Image: Magali Girardin

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En Suisse, les prix des médicaments sont trop élevés. Monsieur Prix, les assureurs et les fédérations de consommateurs le dénoncent depuis longtemps, sans grands résultats. Fabricants, vendeurs, grossistes, qui gagne trop du coup? Pas les pharmaciens, selon Gérard Bédat, patron d’une officine du même nom au centre-ville et vice-président de pharm! Action, une association visant à défendre le prix des médicaments. Entretien.

Les médicaments sont chers. Les pharmaciens gagnent-ils trop?

C’est ce que les gens croient souvent. En regardant les prix, qui sont, il est vrai, trop élevés, de nombreux clients nous traitent de voleurs. C’est terrible car dans la chaîne de la santé, les pharmaciens ont énormément perdu ces dernières années et ils vont encore perdre beaucoup. Si ça continue, les pharmacies vont disparaître, un peu comme les épiciers ont disparu. La loi stipule la fixation d’un prix public qui couvre le prix de fabrique et les frais de distribution, sans laisser de bénéfices à la pharmacie. Le pharmacien est rémunéré séparément du prix. Si cette loi était connue par la population et respectée par l’Office fédéral de la santé publique (OFSP), personne ne soupçonnerait la pharmacie de profiter du prix.

Vos marges ne sont-elles donc pas assez importantes?

Elles ne nous permettent même plus de couvrir nos frais. La pharmacie Bédat n’était pas rentable en 2013, 2014 et 2015. L’an dernier, on est retourné dans les chiffres noirs car j’ai cessé de me payer. J’ai pris une préretraite. Nous sommes sept employés, on était douze il y a peu. Nous avons pourtant la chance d’être bien situés au centre-ville et nous recevons régulièrement des propositions de rachats de grands groupes. Notre cas n’est pas exceptionnel: un tiers des pharmacies en Suisse ne sont pas rentables, selon une étude du KOF (ndlr: un institut conjoncturel de référence) en 2010

Pourquoi? Le marché n’est-il pas en train de croître?

Il l’est, avec le vieillissement démographique (ndlr: dans les deux dernières années de son existence, un humain consommerait presque autant de médicaments que durant toute sa vie) et les nouveaux médicaments sont plus chers. Mais plusieurs décisions ont été prises au détriment des pharmaciens par l’OFSP, les assureurs et notre société faîtière PharmaSuisse, pourtant censée nous défendre.

Lesquelles?

Jusqu’en 1998, les marges brutes des pharmaciens étaient de 33,3% sur les médicaments. Des marges auxquelles il fallait enlever 25% de frais généraux (loyer, salaires, etc.). Si les officines étaient bien gérées, il restait 8%, de quoi réinvestir ou avoir une ligne de crédit auprès des banques. En 2000, il a été décidé de détacher les pharmacies des prix des médicaments, selon une idée sensée: les pharmaciens avaient tendance à promouvoir les produits chers pour gagner plus.

Comment ça marche concrètement?

Les pharmaciens sont rémunérés selon une convention signée entre la Société suisse des pharmaciens (ndlr: PharmaSuisse) et les caisses maladie (ndlr: SantéSuisse, l’association des assureurs en Suisse) instaurant un système de taxes fixes: 4 fr. 30 par médicament délivré – peu importe le prix et le nombre d’emballages délivrés en une fois – ainsi qu’une taxe de dossier de 3 fr. 35 par trimestre. Les pharmaciens ne profitent pas de leur rémunération, ils l’utilisent pour combler en partie le manque de couverture des charges de fonctionnement. PharmaSuisse s’est arrangé avec SantéSuisse pour lui concéder des ristournes de 2,5% sur un prix défini dans la loi comme prix de revient. Les pharmaciens ont marché dans la combine.

En quoi est-ce une combine?

2,5% ristournés aux caisses maladie sur chaque ordonnance, cela représente 25 000 francs par an pour une pharmacie qui vend pour un million d’ordonnances, soit un demi-poste d’une assistante en pharmacie. Pour les 1774 pharmacies du pays, cela représente 90 millions redistribués aux assureurs, soi-disant pour réduire les coûts de la santé et de fait diminuer les primes des assurés. La combine est que les primes augmentent et que les pharmaciens ne couvrent plus leurs charges et n’ont pas les moyens de subventionner les coûts de la santé! Face à ces pertes, les pharmaciens ont commencé à se diversifier. Nous vendons par exemple des produits bio, sans gluten, des chaussures confortables.

Pourquoi les pharmaciens ne se défendent-ils pas mieux face aux lobbies de l’industrie et des assureurs?

On est petits. L’industrie tient le gouvernement, elle qui exporte tant et qui peut le menacer de délocalisation. Cela fait dix-sept ans que je me bats avec Nagib Sarraf (ndlr: le président de pharm! Action) et d’autres confrères et consœurs. On a rencontré les ministres de la Santé, de Couchepin à Berset, Monsieur Prix, l’OFSP. Tous nous ont dit qu’ils comprenaient notre situation mais ils ne jouent pas leur rôle, rien n’a changé. Au contraire.

Au contraire?

PharmaSuisse et l’OFSP ont créé des paliers de prix dans la foulée de la suppression des marges pour éviter que les pharmaciens ne soient tentés de vendre les médicaments les plus chers. Désormais, plus un médicament est cher, moins les frais de fonctionnement sont élevés. Au final, les ventes des pharmaciens ont encore diminué.

N’avez-vous fait aucune proposition pour y remédier?

Si. On a proposé à Michel Schorderet (ndlr: un ancien professeur de pharmacologie de l’Université de Genève) d’étudier par classe thérapeutique une taxation adaptée correspondant à la difficulté de délivrance. Un travail – qui l’a occupé pendant deux mois et pour lequel il ne voulait pas être rétribué – que l’on a proposé à PharmaSuisse en 2008. Ils l’ont trouvé intéressant mais ont estimé les frais de ce contrôle à un million de francs. Une manière déguisée de le faire refuser par les délégués de PharmaSuisse. Cela aurait pourtant pu nous sauver.

Que pensez-vous de révision de la loi sur les produits thérapeutiques, qui devrait entrer en vigueur en janvier 2018?

Un drame pour les pharmaciens. On lâche les produits OTC (ndlr: les médicaments en vente libre) dans les grandes surfaces. Dès janvier, on pourrait trouver de l’aspirine, du paracétamol, des antidouleurs chez Migros ou Coop, des produits qui ne sont pas sans danger pour la santé. Autant de concurrence en plus pour les pharmacies. Si ça continue, les supermarchés vont remplacer les pharmaciens.

Cela se fait déjà à l’international…

Aux Etats-Unis, ils achètent du paracétamol comme des bonbons, ce n’est pas sain. En France et en Allemagne, les produits OTC sont aussi accessibles en grandes surfaces mais les pharmaciens sont mieux protégés. En France, seuls les pharmaciens peuvent lancer des pharmacies. En Suisse, liberté de commerce oblige, tout le monde peut en ouvrir, à condition d’engager au moins un pharmacien. En Allemagne, la taxe à l’emballage est de 9 euros et elle est doublée, ou triplée, si le patient achète deux, ou trois paquets similaires. En Suisse, la taxe est à 4 fr. 30, même si le patient achète plusieurs fois le même produit.

Que proposez-vous pour y remédier? Allonger les horaires d’ouverture?

Revoir le tableau de formation des prix pour le rendre conforme à la loi. Supprimer les taxes artificielles appliquées sur le prix public conçu neutre et la TVA qui n’est pas comprise dans la fixation du prix, mais que le pharmacien doit assumer sans pouvoir la répercuter sur le patient. Abolir la ristourne de 2,5% aux caisses maladie, car aucune autre profession médicale n’aurait accepté cela. Quant aux horaires d’ouverture, difficile de les étendre car il faut aussi payer les employés.

La récente arrivée de la coopérative allemande Noweda dans le capital de PharmaFocus, un grossiste pour indépendants, vous donne-t-elle quelques espoirs?

Pour toutes les pharmacies c’est un plus, car Noweda travaille dans un esprit purement pharmaceutique. Elle a une tradition dans la défense de la profession et elle en a déjà pris l’initiative en Suisse au vu de la situation qu’elle a observée.

(TDG)

Créé: 28.04.2017, 19h21

Branche divisée

Les pharmaciens sont confrontés à des défis. Sur ce point, la branche paraît unanime. Sur le reste, elle est très divisée. «Le métier est à un tournant de son existence», reconnaît Véronique Crettol-Bellanger, présidente de PharmaGenève. «Mais d’autres métiers sont dans une situation similaire et des solutions sont envisagées. De nouvelles compétences seront données aux pharmaciens, notamment dans la vaccination, et une collaboration avec l’Institution genevoise de maintien à domicile (Imad) est envisagée. Qu’il y ait eu des erreurs ou non dans le passé, il faut aller de l’avant», estime-t-elle, citant en exemple une récente fusion de deux pharmacies au centre-ville.

Quant à PharmaSuisse, la société faîtière des pharmaciens helvétiques, elle s’inscrit carrément en faux avec Gérard Bédat, interviewé ci-dessus. Thierry Philbet, porte-parole chez cette dernière, salue ainsi la convention tarifaire RBP (rémunération basée sur les prestations), qui a introduit une rémunération du pharmacien indépendante du prix des médicaments car elle a, à ses yeux, engendré des baisses des prix là où auparavant les tarifs explosaient.

Que penser des 2,5% rendus aux caisses, critiqués par Gérard Bédat? Ils seraient amenés à disparaître, selon Thierry Philbet. «En accord avec l’Office fédéral de la santé publique à l’époque, le produit de ce rabais de 2,5% a été maintenu dans le budget global du système de marges afin que les pharmaciens puissent l’accorder comme avantage uniquement aux assureurs qui adhèrent à la convention», précise Thierry Philbet.

Selon lui, le système de paliers évoqué par Gérard Bédat n’a «rien à voir avec une intention de diminuer les revenus des pharmaciens». Ce système de tarification induit une baisse de marge pour les médicaments chers mais augmente la marge sur les prix bas. «Il a donc fallu faire une concession à la règle idéale, ce qui a conduit à une marge fixe dégressive par palier», indique Thierry Philbet. Quant au travail du professeur Schorderet (lire ci-dessus), il n’a pas été retenu pour des raisons solides, selon PharmaSuisse. Le fait de désigner une petite portion de médicaments comme «à conseils intensifs et donc à haute marge» aurait notamment attisé la convoitise spécifique des fournisseurs qui se limitent à la partie rentable du marché. R.ET.

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