Le divorce du siècle hante l’affaire Bouvier

ÉconomieLa séparation de l’oligarque Rybolovlev aurait joué un rôle clef dans la constitution de sa fabuleuse collection – et dans la fraude qui l’aurait entourée.

Acheté 127 millions de dollars en 2013, le «Salvator Mundi», un Christ de la fin du XVe siècle attribué à Léonard de Vinci, est parti pour 450 millions de francs en salle de vente, chez Christie’s à New York. Ce tableau est un des éléments du contentieux qui court depuis 2015 entre le roi des Ports francs, le marchand d’art genevois Yves Bouvier, et Dmitri Rybolovlev, l’ex-oligarque et président du club de football AS Monaco.

Acheté 127 millions de dollars en 2013, le «Salvator Mundi», un Christ de la fin du XVe siècle attribué à Léonard de Vinci, est parti pour 450 millions de francs en salle de vente, chez Christie’s à New York. Ce tableau est un des éléments du contentieux qui court depuis 2015 entre le roi des Ports francs, le marchand d’art genevois Yves Bouvier, et Dmitri Rybolovlev, l’ex-oligarque et président du club de football AS Monaco. Image: AFP

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Une enchère record sur un mystérieux Léonard de Vinci partant pour 450 millions de francs et voilà toute l’affaire tenant en haleine le monde de l’art qui repart. La revente de ce Salvator Mundi vient de permettre à son propriétaire, l’oligarque Dmitri Rybolovlev, de faire trois fois sa mise initiale. De quoi nuancer les accusations d’escroquerie proférées à l’encontre d’Yves Bouvier, son fournisseur de toiles attitré. Le grief? Il lui a fourni cette œuvre unique pour 127 millions de dollars le 10 avril 2013, alors qu’il venait de l’obtenir pour 80 millions auprès de ses anciens propriétaires. Mensonge et arnaque, accuse le camp de l’oligarque installé à Monaco. «Je retiens une marge de 40 millions sur un tableau, c’est le scandale; M. Rybolovlev gagne 320 millions sur la même œuvre, tout le monde applaudit», grince Yves Bouvier. Pour ses avocats, la cause est entendue, «il n’y a plus d’affaire Bouvier».

Débusqué par Me Bonnant

Pourtant la guerre judiciaire continue, deux ans et demi après l’arrestation du Genevois au pied de la résidence monégasque du Russe, puis son incarcération trois jours durant. Quelle raison pousse Dmitri Rybolovlev – qui estime avoir été lésé à hauteur de près d’un milliard – à ne pas négocier une solution, comme lors de son divorce? Des documents auxquels a eu accès la Tribune de Genève permettent de comprendre dans quelles conditions ce christ de la fin du XVe siècle a été fourni par Yves Bouvier, aux côtés de trente-six autres chefs-d’œuvre, pour un total de plus de 2 milliards de francs. Ces éléments font réapparaître, sous le vernis de cette collection hors norme, une affaire tout aussi retentissante: le divorce «du siècle».

Retour en arrière. Entre la fin de 2008 et juin 2015, sa séparation monopolise toute l’attention du magnat, qui a refait sa vie à Monaco en laissant Elena sur les bords du Léman. Défendue par Marc Bonnant, celle qu’il a rencontrée sur une autre planète – dans une fac de médecine aux confins de l’URSS – exige la moitié de sa fortune. Elle obtient, dès le début des hostilités, la saisie de la villa de Cologny – le chantier de son extension défigurera la colline la plus huppée du Léman durant des années – ainsi que de douze toiles obtenues du temps de leur vie commune, déjà par l’intermédiaire d’Yves Bouvier. En juin 2014, la pression monte. Madame décroche un premier jugement genevois qui lui accorde 4 milliards. L’ex-baron des mines de l’Oural, qui conteste la décision, voit soudain sa fortune traquée, ses transactions épiées. L’agrandissement de sa collection se poursuit pourtant, dans la clandestinité. Toujours sur les conseils du Genevois et d’une amie de longue date, Tania Rappo. Picasso, Gauguin, Giacometti, Klimt, Modigliani, Rodin… tous les maîtres sont convoqués dans cette frénésie d’achats dans laquelle «Dima» – le surnom affectueux donné par cette proche au magnat impavide – n’apparaît jamais.

Ne le dis à personne

Ses fournisseurs n’ont de cesse de lui rappeler de ne jamais se signaler auprès des anciens propriétaires des œuvres. «Comme expliqué par oral à Tetiana Bersheda, si Maître Bonnant apprend que Rybolovlev dépense ce montant pour un tableau, ce sera le scandale! Il sera ravi d’utiliser cet argument par rapport au non-paiement du divorce», inscrit Yves Bouvier dans une fiche résumant ses efforts pour obtenir N° 6 (Violet, Green and Red). Facturée 140 millions, ce Rothko sera la dernière œuvre obtenue pour l’oligarque; celle qui déclenchera ses foudres et conduira à l’interpellation d’Yves Bouvier, le 25 février 2015.

La fiche est envoyée par courriel le 21 février à Tania Rappo. Deux jours plus tard, cette amie qui lui veut du bien prévient «Dima» chez lui. «Ce qui était le plus grave, c’est que l’homme a dit que cette histoire doit se terminer sinon [ils] vont dire beaucoup à [leur] avocat Bonnant; Yves est presque tombé [par terre]», assure Tania Rappo dans cet entretien en russe. Enregistré à son insu, il vaudra par la suite à l’avocate de l’oligarque d’être poursuivie.

En clair, toute tentative de contact avec l’ancien propriétaire du Rothko – une vieille famille du Bordelais qui l’a cédé pour 83,5 millions à Yves Bouvier – revient à se jeter dans la gueule du loup. Mais le loup n’y était pas. Dans une lettre récemment envoyée au clan Rybolovlev, Marc Bonnant certifie qu’il n’a «jamais représenté le propriétaire de [ce] Rothko» et qu’il n’a «jamais participé à une négociation portant sur sa vente». Autre élément troublant, une lettre trouvée sur Yves Bouvier, lors de son interpellation à Monaco, alors qu’il vient convaincre l’oligarque de lui régler les dizaines de millions qu’il vise sur l’achat-revente du Rothko. Datée de la veille et signée d’une avocate genevoise, la mise en demeure à son attention lui ordonne de régler d’urgence les derniers 36,2 millions d’euros du Rothko à une mystérieuse société nommée Blancafor. Il s’avérera par la suite que cette société, loin d’appartenir au vendeur bordelais de la toile, n’était que l’une des sociétés écrans utilisées par l’homme d’affaires genevois.

À menteur, menteur et demi?

«Cette escroquerie s’appuyait sur plusieurs manœuvres frauduleuses dont l’une était l’exploitation de la vulnérabilité de Dmitri Rybolovlev – son divorce en cours», indique-t-on aujourd’hui dans l’entourage du milliardaire. Il aurait donc été dans l’intérêt du marchand d’art que la séparation s’éternise. Comme dans celui de son associée, l’ex-meilleure amie des Rybolovlev, à qui il a reversé près de 100 millions. Qu’en pense celle qui fut choisie par le couple comme marraine de l’un de leur fille? Démentant tout rôle occulte, Tania Rappo répète, en étalant des papiers dans un tea-room genevois, que son rôle se limite «à celui d’un intermédiaire qui a présenté deux personnes qui ont fait des affaires ensemble pour 2 milliards et qui a retenu une commission de quelques pour-cent». Et puis, Dmitri Rybolovlev n’a-t-il pas lui-même déclaré à la police monégasque que l’élégante Tania «n’était pas impliquée dans la décision d’acheter [une toile] ou dans les arrangements [en] découlant»? Difficile pourtant, de chasser le souvenir de ce divorce retentissant. Il réapparaît dans un document de justice américaine que les trois quarts des marges secrètes du marchand d’art genevois ont été prises sur la vingtaine d’œuvres apportées au Russe après sa séparation.

La réponse du camp Bouvier est cinglante. «Durant toute la procédure de divorce, Monsieur Rybolovlev a toujours dit à sa femme que le patrimoine qu’elle revendiquait dépendait de «trusts» dont le contrôle lui échappait; or là, soudain, surgit l’excuse selon laquelle sa situation matrimoniale aurait été instrumentalisée contre lui? Cela ne tient pas la route», s’étonne David Bitton, chef d’orchestre de la défense d’Yves Bouvier. «Admettons qu’en réalité ce patrimoine était bien le sien, dans ce cas il cherchait, avec ces achats de tableaux, à le soustraire en secret à la menace d’un partage avec sa femme», martèle l’avocat genevois. «Et c’est bien là la première raison qui expliquerait son obsession de ne pas apparaître sur les écrans radars», poursuit-il. C’est donc mensonges (de l’oligarque à sa femme) contre mensonges (du marchand à l’oligarque).

Un mystérieux service refusé

Yves Bouvier était-il l’homme qui en savait trop? Peut-être. Problème, cela n’a plus guère d’importance: l’ex-baron des mines de potasse, propriétaire du groupe Uralkali, a depuis longtemps convaincu Madame de le quitter pour 500 millions. Pourtant, la chasse à courre judiciaire continue de s’intensifier et passe désormais par Londres. Yves Bouvier répète que cet acharnement tient à un «service» qu’il aurait refusé de rendre. Le clash aurait eu lieu le 22 novembre 2014, jour de l’anniversaire du milliardaire, précise même Paris Match. Quel était ce secret? Le marchand genevois ne veut rien en dire. Obtenu par la Tribune de Genève, un SMS envoyé par Yves Bouvier à un de ses associés – le galeriste Jean-Marc Peretti – lors de la soirée organisée ce soir-là par l’oligarque montre à quel point il sent sa vie va basculer. «Je suis dans la merde. Il n’a plus de cash et veut mettre en vente publique [les] Pic[asso] et Rodin. Il ne comprend pas pourquoi il est le seul à ne pas gagner avec œuvres […] en gros je suis mort et ferai mieux de disparaître.»

Créé: 25.11.2017, 15h33

«Si c’est immoral, alors c’est tout le commerce qui est immoral»

Contacté à Singapour, Yves Bouvier revient sur les circonstances dans lesquelles il a fourni l’oligarque en toiles de maîtres après le «divorce du siècle».
Le divorce de Dmitri Rybolovlev a marqué une rupture dans la constitution de sa collection. En avez-vous profité?
Non. En réalité, il a toujours eu le même comportement d’achat compulsif, avant et après le divorce. La seule chose qui a changé, c’est l’identité de sa société-écran enregistrée aux BVI (ndlr: îles Vierges). Accent Delight a remplacé Xitrans, pour masquer les transactions aux yeux de son ex-femme. Si les œuvres étaient plus onéreuses, cela reflétait le fait qu’il avait vendu ses parts dans son groupe minier, Uralkali.

N’étiez-vous pas censé être son principal conseiller, un proche chargé de réunir sa collection?

Je n’ai jamais été son courtier – il n’y a jamais eu aucun contrat en ce sens. Si tel avait été le cas – comme il le prétend – alors rien ne l’aurait empêché d’exiger des détails sur les anciens propriétaires des œuvres, sur les montants. Il ne l’a jamais fait. Même en 2013, quand une expertise indépendante de sa collection a conclu que cette dernière avait perdu 40% de sa valeur. Ceci montre bien que, à ses yeux, je n’étais pas un employé à son service, mais un marchand. C’est moi qui trouvais et achetais les œuvres – c’est le cas neuf fois sur dix pour les marchands d’art – avant de les lui proposer. Quand il n’en voulait pas, c’était tant pis pour moi.

Le principal grief du clan Rybolovlev reste les mensonges servis lors de l’achat de ces toiles…

Dans une discussion avec un vendeur, ce sont les arguments commerciaux qui prévalent. Dans une foire de l’art, combien de fois un marchand dira au sujet d’un Picasso pour lequel on propose 10 millions qu’il a déjà un acheteur – imaginaire – prêt à en donner 11 millions. Quand vous vendez votre vieille voiture, ne faites-vous jamais semblant d’hésiter sur le prix en disant: «Il faut que j’en parle à ma femme»? Si c’est immoral, alors c’est tout le commerce qui est immoral…

Et cette lettre prétendant que l’ancien propriétaire du Rothko attendait 36 millions, alors qu’il avait déjà été intégralement payé?

C’était le moyen ultime que j’avais trouvé, en sollicitant une avocate genevoise, pour récupérer ce qu’il me devait depuis des mois. Le jeu devenait très dur, il fallait répondre.

Et Madame Rappo? Elle vous présente un Russe à Genève en 2003 et reçoit pour cela 100 millions?

En moyenne, elle a touché 5,6% des transactions. Cela reste la rémunération d’un apporteur d’affaires, en général de 10% dans le marché de l’art. Cette commission est souvent versée par le marchand à chaque fois que le client revient chez lui. Histoire de l’inciter à ne pas emmener ce client voir ailleurs. Ainsi le veut la vie des affaires.

Hormis la plus-value sur le De Vinci, le clan Rybolovlev déplore des pertes sur la revente des autres œuvres que vous lui avez obtenues…

Depuis le départ, toute la collection a été constituée, selon ses vœux, dans une optique de long terme. Si le but avait été spéculatif, je l’aurais orienté sur d’autres œuvres, par exemple des artistes chinois. Sans ce scandale, si nous avions commencé à faire tourner sa collection dans des musées, elle en aurait valu le double.

Ce scandale vous a-t-il forcé à vendre à prix cassé Natural LeCoultre, votre société familiale?

Entre la fin de 2014 et sa vente, il y a un mois, la valeur que l’on pouvait en attendre a plongé de près de 50%, en raison du dégât d’image.

P-A.SA.

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