Carlo De Benedetti: «Je suis déçu par l’Europe»

Interview Parrain du capitalisme italien, il se livre sur les migrants, la Suisse, les médias, l’industrie.

<b>Presse </b>Carlo De Benedetti, homme 
de presse et patron de «La Repubblica», déclare avoir peur de Google: «Ils doivent suivre les?mêmes règles que nous.»

Presse Carlo De Benedetti, homme de presse et patron de «La Repubblica», déclare avoir peur de Google: «Ils doivent suivre les?mêmes règles que nous.»

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Dernier parrain, avec Silvio Berlusconi, du capitalisme italien, patron de presse, industriel, Carlo De Benedetti a traversé toutes les crises récentes de l’Italie. Financier intuitif, il a frôlé à plusieurs reprises la ligne jaune, en particulier dans le cadre de la faillite du Banco Ambrosiano. A 81 ans, cet Européen convaincu naturalisé Suisse porte un regard critique sur l’Europe. Rencontre dans son bureau de Lugano, niché au cœur de la capitale économique du Tessin.

Vous avez connu la Suisse en 1943, à l’âge de 9 ans, fuyant le régime fasciste italien, en traversant la frontière à Chiasso, avec vos parents et votre frère. Quel souvenir vous reste de cette période?

Un sentiment de peur et de rage. Je considère que la Suisse nous a accueillis d’une façon efficace et amicale. La situation aurait pu être très chaotique car beaucoup de réfugiés se pressaient à la frontière. Mais le passage était ordonné, empreint de beaucoup de civisme. Je me rappelle aussi, pour moi qui étais habitué à vivre de manière bourgeoise, de l’expérience peu commune consistant à dormir sur la paille et à prendre une douche froide, en novembre. Puis, un ami de mon père, un Lucernois, s’est porté garant pour nous. Nous nous sommes rendus dans sa ville. Je me souviens encore de l’adresse: Pilatusstrasse 20, pension Rüttimann. J’ai rapidement appris l’allemand, et même un peu de schwytzertütsch.

Que vous ont appris ces diverses expériences?

D’abord que nous pouvons perdre du jour au lendemain tout ce que nous possédons. Cela m’a appris à relativiser le fait de posséder quelque chose. Et cette expérience m’a accompagné tout au long de ma vie. J’ai aussi compris l’importance d’apprendre les langues. Enfin, j’ai été impressionné par le sens civique qui existe en Suisse. Mis à part à Singapour, je ne l’ai pas retrouvé ailleurs de manière aussi marquée.

Vous êtes devenu citoyen suisse. Pourquoi ce choix?

En raison d’un autre épisode qui est resté gravé dans ma mémoire. En 1975, je me suis installé à Genève avec mes trois fils à cause de menaces de plus en plus précises à mon encontre, comme président des industriels du Piémont, de la part des Brigades rouges. Pendant deux ans, un gendarme italien veillait à côté de ma chambre. Plus tard, la police suisse a surveillé ma famille, dans le cadre du scandale du Banco Ambrosiano.

Comment vous positionnez-vous sur la question des migrants, vous qui avez vécu une situation proche?

Il faut d’abord séparer les personnes qui migrent à cause des guerres de ceux qui le font pour des raisons économiques. Concernant la première catégorie, j’éprouve pour eux, à 82 ans, un très fort sentiment de solidarité car je les vois avec les yeux de quelqu’un qui a vécu les mêmes aventures.

L’Europe prise dans ses divergences est incapable de gérer le problème…

Je suis déçu par l’Europe. Ses leaders ne parviennent pas à mettre en place une politique d’accueil. L’Europe a l’obligation morale de le faire car ces migrants viennent de régions historiquement dominées par les pays européens. La tâche est évidemment très difficile. La question des migrants n’est pas populaire et les dirigeants des Etats européens cherchent naturellement à se faire réélire.

En ouvrant son pays aux réfugiés, Angela Merkel a-t-elle fait le bon choix?

Moralement, elle a agi d’une façon remarquable. Elle a toute mon admiration. Mais, sur le plan politique, sa décision a débouché sur la fin d’un consensus. Elle a invité les migrants à se déplacer vers son pays, et cela, les Allemands ne l’ont pas compris.

L’Italie, en première ligne, se montre-t-elle à la hauteur?

L’Italie s’est comportée de manière décente. Mais nous allons voir désormais comment la situation évolue en Italie car, dans un premier temps, la plupart des migrants n’ont fait que traverser le pays pour se rendre au nord de l’Europe. Or, aujourd’hui, les frontières se ferment. En Autriche, mais aussi dans les pays des Balkans et même en France. Le phénomène des migrants va devenir permanent.

Mis à part la question migratoire, que pensez-vous de l’Europe?

La date du 23 juin, celle du «Brexit», est cruciale. Si les Anglais lâchent l’Europe, ce serait un désastre pour la Grande-Bretagne, mais surtout un désastre complet pour l’Europe. La Grande-Bretagne constitue un pont très important entre la culture anglo-saxonne, surtout représentée par les Etats-Unis, et la culture allemande, par exemple.

La Suisse doit-elle rejoindre l’Europe?

Non, elle doit rester en dehors.

Pourtant, vous êtes entrepreneur. Vous savez que les chefs d’entreprise ont besoin de main-d’œuvre étrangère, notamment qualifiée…

Oui, mais il s’agit là à mon sens d’une question mineure. Marginale. Et je fais confiance aux Suisses: ils sauront toujours comment ouvrir le robinet. C’est plus simple de l’ouvrir que de le fermer.

D’où vient votre attachement aux médias?

Les médias font partie de mon histoire personnelle. D’abord, ils véhiculent les idées politiques. A titre personnel, je me considère comme un homme de centre gauche. Mais je ne me suis jamais inscrit dans un parti politique. Je suis un homme libre. Quand Eugenio Scalfari (ndlr: premier patron de la «Repubblica» et de «L’Espresso») m’a résumé son projet, je m’y suis associé dès le départ.

Mais sans trop y croire, non?

J’ai partagé son idée sur le plan intellectuel, injecté 50 millions de lires, mais je n’ai jamais cru à son succès sur le plan industriel. Je me suis trompé: quelques années plus tard, lorsque j’ai totalement racheté ce groupe de presse, j’ai dû payer plus cher que ce que j’avais imaginé! En quarante ans d’existence du groupe, j’ai pratiquement toujours été d’accord avec la ligne qu’il a suivie.

Vous vous identifiez au groupe?

Oui, j’aime ce challenge industriel qui consiste à survivre sans perdre de l’argent dans un pays qui vit une crise importante depuis 2008.

Vous avez déclaré que Google vous fait peur. Pourquoi?

Les patrons de presse n’ont pas compris que Google est une grande entreprise technologique, mais aussi un éditeur. Nous ne pouvons pas être en compétition avec Google sur le plan technologique, mais nous pouvons exiger de sa part des conditions de concurrence justes. Par exemple au niveau du paiement des impôts ou du fait qu’ils volent nos contenus sans les payer. Google doit suivre les règles que nous suivons.

Pourquoi l’Europe n’est pas parvenue à créer des groupes tels que Google?

L’Italie, l’Allemagne et la France ont choisi de protéger les fabricants d’automobiles, grands pourvoyeurs d’emplois, plutôt que d’aider les constructeurs de logiciels.

L’avenir de Fiat en Italie n’est pas assuré. Pirelli a été racheté par les Chinois, les Français lorgnent Telecom Italia, l’affaiblissement de l’industrie italienne vous inquiète?

Cela me fait de la peine. Je suis trop âgé pour avoir des inquiétudes. Mais je fais confiance à l’agilité entrepreneuriale des Italiens. Ils s’adaptent plus rapidement que les Français ou les Allemands. Nous sommes à l’aube de nouveaux changements technologiques. Et la capacité d’adaptation représente la clé principale de la survie.

Que pensez-vous de l’actuel chef du gouvernement, Matteo Renzi? C’est l’homme providentiel de l’Italie?

Je n’aime pas la définition «homme providentiel». Matteo Renzi est très intelligent, plein d’énergie, jeune, avec des idées modernes. Il a changé des choses considérées comme inoxydables en Italie. Il a compris que les Italiens étaient motivés par leurs intérêts et leurs espoirs.

Créé: 27.04.2016, 10h05

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La vie aventureuse d’un financier atypique

1934 Naissance à Turin.
1943 Se réfugie en Suisse, avec sa famille, pour échapper aux fascistes.
1959 Après des études d’ingénieur, il rejoint l’entreprise de son père, un fournisseur de Fiat basé dans le Piémont.
1961 Naissance à Turin de son fils Rodolfo, puis de Marco et d’Edoardo.
1975 Réside à Genève, avec ses trois fils.
1976 Directeur général de Fiat Auto. Il tente de restructurer le groupe en voulant supprimer 60 000 postes. Gianni Agnelli, le grand patron, s’y oppose. Il doit quitter le constructeur après cent jours.
1977 Prend le contrôle du groupe CIR, propriétaire de La Repubblica et de l’hebdomadaire L’Espresso.
1978 Patron du groupe technologique Olivetti (machines à écrire, puis ordinateurs).
1981 Devient vice-président du Banco Ambrosiano dirigé par Roberto Calvi, retrouvé ensuite pendu sous un pont de Londres dans le cadre du scandale de la loge maçonnique P2. Le grand-maître de cette loge est Licio Gelli, emprisonné à Champ-Dollon, prison dont il s’évade en 1983 avec la complicité d’un gardien. Gelli sera à nouveau arrêté à Genève en 1987. Carlo De Benedetti ne reste que 60 jours à la vice-présidence du Banco Ambrosiano. Son fils, Edoardo, reçoit, à Genève, un inquiétant appel d’Umberto Ortolani, bras droit de Licio Gelli et résidant à Champel. La famille est placée sous la protection de la police suisse.
1988 Raid manqué contre la Société Générale de Belgique.
1992 Mis en examen avec 32 autres personnes pour banqueroute frauduleuse dans le cadre du krach du Banco Ambrosiano. Condamné à 6 ans et 4 mois de prison.
1993 Arrêté sous le chef d’inculpation de corruption dans une autre affaire.
1997 Epouse en secondes noces l’actrice italienne Silvia Monti.
1998 Sa sentence (Banco Ambrosiano) est cassée par une Cour italienne.
2003 Rachat d’Olivetti par Telecom Italia.
2009 Devient citoyen suisse, bourgeois de Saint-Moritz.
2014 S’installe à Lugano.
2016 Fusion entre La Repubblica de Rome, fleuron du pôle médias de son groupe familial (qui regroupe 14 000 salariés), et La Stampa de Turin, dominée jusqu’alors par le groupe Fiat.

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