Les déchets «sales» finissent en Roumanie

EnquêteLes cimenteries du pays sont accusées de recycler les déchets sales venus de l’étranger. Le soupçon touche le cimentier franco-suisse Holcim.

Une enquête dénonce une pollution à grande échelle pour s'offrir une énergie bon marché.

Une enquête dénonce une pollution à grande échelle pour s'offrir une énergie bon marché. Image: DR

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Avec un chiffre d’affaires de 750 millions de dollars par an*, l’industrie du ciment prospère en Roumanie. Propriétés des groupes Lafarge-Holcim, HeidelbergCement ou encore CRH Romania, sept cimenteries se partagent le gâteau. Problème, d’après une enquête, celles-ci fonctionneraient en brûlant des déchets sales sans grand souci de l’environnement et des populations locales.

«Les déchets, c’est de l’or! Plus on en produit, plus certains s’enrichissent. Tandis que d’autres tombent malades.» C’est par ces mots que Romana Puiule, la journaliste roumaine de l’OCCRP (Organized crime and corruption reporting project) résume son enquête. Un travail de deux ans intitulé «Le business sale du ciment», qui l’a emmenée jusqu’en Italie et en Allemagne, pays qui envoient leurs déchets vers les cimenteries roumaines. Délaissant les énergies fossiles pour ce carburant plus économique, elles en brûlent chacune entre 200 et 300 000 tonnes par an. Soit plus de 50% de leurs besoins en énergie, brandissant au passage l’argument écologique – moins de gaz à effet de serre et moins de déchets.

Des prix très bas

Une vision des choses tronquée selon Romana Puiule. «On a rapidement établi un lien avec la mafia italienne. Là-bas, ils ont empoisonné des régions entières avant de chercher de nouvelles opportunités en Roumanie. Des contrats à plusieurs milliers de cargos et de camions. Depuis que les Chinois ont mis leur veto, les Allemands aussi cherchent des débouchés pour leurs déchets sales. Ils n’ont plus de place et les envoient ici car c’est pas cher et plus facile», détaille la journaliste.

Argument No 1, en effet, le prix, les cimentiers roumains se faisant payer moins cher pour la besogne. Selon l’enquête, le prix de la tonne de déchets à brûler s’élève à 10-15 euros en Roumanie contre des prix pouvant aller jusqu’à 700 euros à l’ouest. Autre «atout» made in Roumanie: des contrôles au rabais et une corruption endémique. «Les sociétés étrangères se sont tellement bien adaptées au système que tu ne sais plus finalement où tout cela commence», raconte Romana Puiule.

Exemple parmi d’autres: en 2004 l’État roumain obtient, via des fonds européens, des appareils pour procéder à des contrôles sans jamais disposer de personnel ou de moyens pour les effectuer. Les équipements ne serviront jamais et l’État préfère laisser les acteurs se contrôler tout seuls… La plupart font appel à des sociétés privées dont l’une d’elles appartient à l’ancien chef de l’Agence de l’environnement, ni plus ni moins! Romana Puiule: «En résumé, la personne qui a autorisé pendant des années les déchets à entrer dans le pays faisait ensuite les relevés pour les usines de ciment. Il n’y a pas pire incompatibilité», explique la journaliste.

Nauséabond

Qu’est-ce qui brûle réellement dans ces cimenteries? À proximité de certains sites, les riverains racontent que l’été il faut vivre les fenêtres fermées à cause de l’odeur, que les toits sont noirs et les eaux polluées. Romana Puiule?va plus loin: «Rien n’est trié. Des employés d’usines m’ont dit qu’ils avaient vu passer des restes de fœtus. Il n’y a aucune limite. Un déchet propre n’a aucun intérêt à faire des milliers de kilomètres pour être brûlé ici. C’est qu’il n’est plus qualitatif, sinon il serait recyclé.» Une analyse que corroborent les douanes roumaines dans le film. Les images d’inspection de chargements ne trompent pas: un fourre-tout sans nom et des douaniers se masquant le visage à cause des odeurs.

Les cimentiers se défendent en disant qu’à 2000 degrés tous les déchets seraient détruits et évaporés. Mais qu’en est-il de ceux contenant des métaux lourds ou des dioxines? D’autant que, selon l’enquête, les appareils utilisés par les sociétés contrôlant les cimentiers ne les mesurent pas. Visé par le document – au même titre que les deux autres poids lourds du marché roumain, HeidelbergCement et CRH Romania – le groupe franco-suisse Lafarge-Holcim parle d’informations incorrectes et déclare respecter les législations européennes et roumaines en vigueur concernant le traitement des déchets combustibles brûlés dans ses cimenteries roumaines. Il précise ne plus rien importer de l’étranger depuis 2013 mais ne traiter que ce qui est de provenance locale. Un argument qui ne tient pas pour Romana Puiule: «C’est juste: les cimentiers travaillent désormais avec des sociétés intermédiaires qui font venir les déchets.»

Danger pour la santé

Et la santé dans tout ça? «Bien sûr que l’on observe une augmentation des maladies respiratoires et des cancers, explique le chef du service pneumologie d’un hôpital près d’une usine. La santé publique dans ce pays n’est pas une priorité. Personne ne fera jamais d’étude d’impact près des sites afin de corréler ou non les événements entre eux, il est donc difficile d’y voir clair», conclut, fataliste, le médecin. Un constat guère surprenant dans un pays où pendant les décennies communistes les colosses industriels ont pollué sans relâche.

*Données du ministère des Finances roumain.

Créé: 26.04.2019, 22h21

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