Patrick Odier: «Le contenu de cette initiative est indigne»

Interview«Nous avons un corps suisse en cas de catastrophe. Pourquoi ne pas créer un corps suisse en cas de vague migratoire ?»

Signaler une erreur

Vous voulez communiquer un renseignement ou vous avez repéré une erreur ?

Estimant que l’initiative soutenue par l’UDC «bafoue» un des principes de base du système démocratique helvétique, Patrick Odier appelle les acteurs de l’économie à s’engager davantage auprès de la population. En expliquant notamment les enjeux liés à ces questions, parmi lesquels l’apport des étrangers dans le tissu économique.

Pourquoi, comme vice-président d’Economiesuisse, montez-vous au front sur cet objet soumis à votation ?

L’acteur de l’économie ne peut pas rester indifférent sur une question liée à ses valeurs. Si la Suisse a une certaine force de conviction sur le plan international, et est reconnue pour la qualité de ses prestations, de ses comportements ou de ses bons offices, c’est aussi parce qu’elle sait défendre des valeurs humaines et humanistes. Or, le contenu de cette initiative est indigne en regard de ces valeurs.

Et pourquoi est-elle indigne ?

Cette initiative bafoue un principe démocratique de base qui consiste à respecter le travail de notre parlement. Celui-ci a déjà transposé dans la loi, en mars 2015, les modifications législatives liées à l’initiative de l’UDC sur le renvoi des étrangers criminels, texte accepté par le peuple en 2010. Et cela concerne, si j'ose dire, les vrais criminels. Par ailleurs, elle crée une différence de traitement, indigne de nos valeurs, entre des citoyens suisses et des étrangers nés en Suisse.

Ce qui vous dérange, c’est que le texte sur lequel nous allons voter englobe aussi des délits mineurs ?

Au contraire de cette initiative, le texte préparé par le parlement concerne des personnes condamnées à des peines supérieures à 3 ou 5 ans. Pour avoir commis des «vrais» crimes tels que des viols, des meurtres ou des tentatives de meurtre, des enlèvements etc.. Le peuple a répondu il y a moins de six ans pour sanctionner les auteurs de tous ces crimes. Tout devait se mettre en place et, en 2012, l’UDC décide que cela ne va pas assez vite et lance une initiative d’exécution, en essayant de contraindre le parlement d’une manière que j’estime indigne par rapport à notre processus démocratique.

Cette lenteur dans le fonctionnement des institutions suisses ne pose-t-elle pas problème?

Si on veut que le parlement aille plus vite, alors révisons notre processus démocratique, mais ne bafouons pas nos valeurs. Par ailleurs, l’UDC introduit dans sa proposition de loi d’exécution toute une série de délits de moindre importance. Cela contribuerait à créer en Suisse un climat d’incertitude juridique, et à traiter de manière différente citoyens suisses et citoyens étrangers. C’est contraire aux droits humains, intolérable et totalement inutile.

Le thème du renvoi des étrangers criminels a pourtant l’oreille d’une population désécurisée qui a renforcé l’UDC aux dernières élections nationales. Ne faut-il pas en tenir compte ?

Je ne nie pas que la population est confrontée à des problèmes sécuritaires. Mais le peuple s’est exprimé, et le parlement a fait son travail. Il n’y a pas à revenir par la petite porte. Ni à essayer de contraindre la décision du peuple en ajoutant des alinéas pour renvoyer des étrangers de 2e ou de 3e génération au motif qu’ils auraient fait un écart lorsqu’ils étaient âgés de 18 ou 20 ans !

«L’acceptation de cette initiative éliminerait un élément fondamental des droits humains qui est le principe de proportionnalité.»

En quoi cette question concerne-t-elle les milieux économiques que vous représentez ?

Premièrement, parce que nous voulons le respect de nos institutions et de nos valeurs démocratiques, comme je l’a évoqué. En second lieu, l’acceptation de cette initiative éliminerait un élément fondamental des droits humains qui est le principe de proportionnalité. Enfin, l’économie est concernée car ces personnes d’origine étrangère participent à une forme d’équilibre général de la nation, mais apportent aussi beaucoup à l’économie. Et ce sont ces personnes qui seraient menacées de renvoi ? C’est inacceptable. Cela créerait une insécurité autant chez ces personnes que chez leurs employeurs. La prospérité économique dépend aussi du respect de ces valeurs. Nous ne facilitons pas notre dialogue avec l’Europe en traitant les étrangers de cette manière.

La population n’a-t-elle pas raison de s’inquiéter des flux migratoires ? La « barque n’est t-elle pas pleine » ? Et les autres partis ne sont-ils pas à la remorque de l’UDC ?

L’UDC est une des forces politiques suisses qui traduit le mieux certaines craintes de la population. Mais la prospérité de la Suisse est surtout liée à l’ouverture et à la croissance. Il faut mieux expliquer en quoi la population en bénéficie.

Par exemple ?

Cet afflux migratoire a créé des besoins en infrastructures, en transports, en aménagement du territoire, en formation, en construction d’écoles et de crèches. Les conséquences de ces développements n’ont pas eu toute l’écoute nécessaire de la part de nos autorités publiques. C’est un terrain où l’UDC a mis le doigt pour, probablement, y toucher une corde sensible. A nous, acteurs de l’économie, d’aller au-devant de la population. Il s’agit d’abord de très bien l’écouter. Puis d’expliquer en quoi elle peut bénéficier des flux migratoires maîtrisés. La Suisse, pays ouvert, connaît par exemple un des taux de chômage les plus bas d’Europe : on ne peut donc pas dire que les étrangers aient pris le travail des Suisses.

Et comment la Suisse économique se positionne face à la question migratoire européenne ?

Le problème d’immigration auquel fait face l’Europe concerne aussi la Suisse, même si elle n’appartient pas à l’Union Européenne. La Suisse peut montrer l’exemple dans le domaine de l’intégration. En suivant deux axes : la politique d’apprentissage des langues, et l’accès au marché du travail.

«Nous avons un corps suisse en cas de catastrophe. Pourquoi ne pas créer un corps suisse en cas de vague migratoire ?»

Ne faut-il pas plutôt aider ces populations sur place ?

L’Europe, Suisse comprise, qui regroupe 500 millions d’habitants, peut intégrer un million de migrants. La Suisse peut et doit s’associer à ces efforts, en mettant à disposition des centres d’enregistrement ses compétences techniques et son savoir-faire dans le domaine de la logistique et de l’organisation. Il s’agirait là d’une nouvelle forme de diplomatie. Nous avons un corps suisse en cas de catastrophe. Pourquoi ne pas créer un corps suisse en cas de vague migratoire ? Nous aidons certains pays dans le domaine du droit ou de la fiscalité, nous devrions aussi le faire dans le cadre des flux migratoires. A condition que l’Europe soit d’accord : il faut être deux pour danser le tango.

Cet engagement que vous prônez est aussi lié à des motifs d’ordre personnel. Votre épouse est d’origine grecque et vous avez pu récemment constater, sur l’île de Lesbos, en face des côtes turques, à quel point les flux de migrants pourraient déboucher sur des situations tragiques…

Oui, j’ai des relations intimes avec la Grèce. Ce pays compte beaucoup pour moi. Ce pays se trouve dans une situation financière très difficile depuis de nombreuses années, et dans une situation très préoccupante avec l’immigration. L’Europe politique, dont elle fait partie, peine à trouver des solutions efficaces et durables. Et j’en appelle aux acteurs économiques pour qu’ils se rendent compte par eux-mêmes des difficultés qui touchent la Grèce, mais aussi d’autres pays comme l’Italie.

Et comment le secteur privé peut-il contribuer à apaiser cette situation ?

Pour l’instant, je ne peux que lancer un appel à titre individuel. Il faut être conscient de la gravité de la situation. Les acteurs économiques doivent se rendre sur place et se montrer à la hauteur de leurs responsabilités. Mais un partenariat devrait être instauré entre autorités politiques, organisations non gouvernementales et acteurs économiques.

(TDG)

Créé: 09.02.2016, 11h32

Articles en relation

Patrick Odier invite la Suisse à rester un pays d'accueil

Interview Ne fermons pas les yeux sur une telle détresse», dit le patron de Lombard Odier : « Plus...

Renvoi des criminels étrangers: quatre cas sous la loupe

Étrangers criminels Dans chaque camp, on se jette des cas à la figure. Avec plus ou moins de bonne foi. Éclairage. Plus...

Pierre Maudet tire contre l'initiative de l'UDC

Renvoi des criminels étrangers Les cantons se mobilisent et lancent un puisant appel à voter non. Plus...

Pour ou contre l’initiative de mise en œuvre pour le renvoi effectif des étrangers criminels?

Face-à-face Le 28 novembre 2010, le peuple et les cantons ont accepté l’initiative sur le renvoi. Depuis lors, l’UDC a obtenu qu’une nouvelle initiative dite de «mise en œuvre» de la première soit soumise au vote des Suisses le 28 février. Avis divergents… Plus...

Une grande alliance dénonce un renvoi excessif des criminels

Interview Interview Trois comités jugent l’initiative UDC sur les délinquants étrangers dangereuse pour l’Etat de droit. Plus...

Publier un nouveau commentaire

Nous vous invitons ici à donner votre point de vue, vos informations, vos arguments. Nous vous prions d’utiliser votre nom complet, la discussion est plus authentique ainsi. Vous pouvez vous connecter via Facebook ou créer un compte utilisateur, selon votre choix. Les fausses identités seront bannies. Nous refusons les messages haineux, diffamatoires, racistes ou xénophobes, les menaces, incitations à la violence ou autres injures. Merci de garder un ton respectueux et de penser que de nombreuses personnes vous lisent.
La rédaction

Caractères restants:

J'ai lu et j'accepte la Charte des commentaires.

No connection to facebook possible. Please try again. There was a problem while transmitting your comment. Please try again.

Caricatures

Grève: la crudité de certains slogans a choqué
Plus...