Au comptoir, aucune trace de la crise des planteurs de café

ExpressoLes secousses des cours mondiaux étranglent des millions de caféiculteurs. À l’autre bout de la chaîne, le prix du petit noir ne bouge pas.

Image: Laurent Guiraud/Archives

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La chute des cours du café, qui perdure depuis plusieurs récoltes, conduit des plantations entières à jeter l’éponge aux quatre coins du globe, alors qu’à l’autre bout de la chaîne, le prix de l’expresso au comptoir n’a pas bougé d’un iota. Enfonçant de nouveaux planchers, l’excitant se traite, désormais, à moins d’un dollar la livre sur les grandes places financières, un tiers de moins qu’il y a trois ans.

Effondrement des cours

Équivalent à environ 2 dollars le kilo* – quasi la même chose en francs suisses – ce prix indicatif sert de base à la tarification de centaines d’origines et de qualités différentes. Au début de la décennie, les cours avaient approché les 7 dollars, sommet qui n’avait plus été atteint depuis les années 70. À titre de comparaison, sur LeShop.ch – le supermarché en ligne de Migros – le café en grains se vendait, vendredi, de 4 fr. 50 le kilo pour du M-Budget, à 25 francs pour un arabica Fairtrade bio de La Semeuse.

Si elle a marqué une pause ces derniers jours, la chute pourrait continuer – en 2001, le kilo était tombé à un dollar. La spéculation ne fait qu’attiser la dépression de cours ployant sous l’abondance des récoltes. L’Organisation internationale du café attend une déferlante de 167 millions de sacs, sur la campagne qui a démarré en octobre, soit 2 millions de plus que les besoins mondiaux.

Livrer à perte, avant de tout arracher

Sur ce marché de 81 milliards par an, où l’on passe du tout au rien, deux constantes subsistent depuis quarante ans: l’augmentation de la consommation mondiale – qui a plus que doublé – et la faiblesse de la part reçue par les planteurs. Dès la crise du café de 1994, il avait été montré que sur ce qui était payé pour un paquet de café au supermarché, seuls 2 à 6% finissait dans leur poche, contre 20% dans les années 70.

Résultat, les pays producteurs sont contraints de mobiliser leurs maigres ressources pour aider leurs caféiculteurs, à l’instar de la Colombie, qui a récemment débloqué 80 millions de dollars. Dans un pays où plus d’un demi-million de familles vivent de cette culture, un récent reportage de l’AFP relatait combien nombre d’entre eux étaient contraints de vendre à perte, au point de jeter l’éponge et d’arracher leurs arbres.

Qu’en est-il du reste du circuit? «Les deux bouts de la chaîne – le planteur et le consommateur – sont déconnectés de ces variations; pendant ce temps, importateurs, négociants et industriels en profitent, certains avec des marges démentielles», relate Fabien Decroux, responsable du petit torréfacteur genevois Boréal.

Ce dernier est à l’origine de Roasters United, alliance de douze torréfacteurs s’échinant à faire venir en direct, à Hambourg, des conteneurs chargés de 320 sacs de soixante kilos. Ils s’engagent sur un tarif plancher ne pouvant pas descendre sous les 2,75 dollars la livre – environ 6 dollars le kilo – chargée sur un cargo en partance pour l’Europe. La dépression actuelle amène les gros acheteurs à proposer dans des régions comme le Pérou moins de 4 dollars pour du Fairtrade bio livré à bord, ce qui «conduit les planteurs à des situations catastrophiques», témoigne cette équipe qui travaille en direct avec des coopératives dans une dizaine de pays et les incite à produire bio. Les primes de Boréal «font la différence pour les petites coopératives de quelques centaines de fermiers, mais restent diluées dans les structures de milliers de membres traitant sous la pression des industriels», reconnaît celui qui a initié le projet il y a quatre ans.

«Transparence rime avec meilleure rémunération des planteurs»

Ces efforts restent «une goutte d’eau dans l’océan d’un système manquant toujours totalement de transparence», estime Fabien Decroux, se défendant de toute posture idéologique. À ses yeux, «transparence rime avec baisse des coûts pour le consommateur et meilleure rémunération des planteurs». Le patron de Boréal pointe qu’en contournant le circuit classique, il parvient à rester compétitif par rapport aux prix du café Fairtrade bio en supermarché; en dépit des soutiens accordés, des maigres volumes traités et de la rétention d’une marge «qui nous permet de tourner comme n’importe quelle PME».

Nespresso offre des primes à la qualité

Changement d’échelle, toujours dans l’arc lémanique. Au sein de Nestlé – le plus grand torréfacteur au monde – Nespresso assure «payer toujours des prix plus élevés», et «presque dans tous les cas supérieurs au prix minimum Fairtrade». Et ce en raison de «primes de qualité et de durabilité liées à notre programme AAA», pointe une porte-parole. Sur son site, le label Fairtrade – dont les principes dictent la production de deux sacs de café sur cent – indique un prix plancher à 3 dollars 10 le kilo pour l’arabica, qui monte à 3 dollars 70 pour du bio.

La marque de capsules, qui a imposé en trente ans une nouvelle façon de consommer le petit noir, propose actuellement deux cafés certifiés Fairtrade, mais aucun cultivé selon les principes du bio. Nespresso met, cependant, en avant une équipe de près d’un demi-millier d’agronomes travaillant avec plus de 100 000 caféiculteurs, dans le cadre de son programme AAA déployé avec la Rainforest Alliance. Ils les aident notamment à «gérer leurs exploitations de façon durable» et à permettre «l’augmentation de leur productivité et de leurs revenus d’une année à l’autre» assure la multinationale.

Des pays très – trop – «accros» au café

Produit crucial, le café représente 60% des recettes en devises du Burundi, 25% de celles du Honduras. En Éthiopie, les plantations font vivre un cinquième de la population. Cet assujettissement aux pressions spéculatives dépasse de loin le monde du petit noir.

Dans un rapport publié le mois dernier, la Commission des Nations Unies pour le commerce et le développement (CNUCED) révèle que deux tiers des pays en voie de développement – et même neuf sur dix en Afrique – dépendent de la vente de matières premières, du jamais vu en deux décennies. «Ces pays sont vulnérables à tout choc sur les cours mondiaux et les niveaux observés entre 2013 et 2017 – bien inférieurs aux quatre années précédentes – ont contribué à un ralentissement économique dans une soixantaine d’entre eux, plusieurs plongeant en récession», prévient l’agence onusienne basée à Genève. Par effet domino, ces États sont alors souvent aspirés dans une spirale de détérioration de leur budget puis de recours à l’endettement, note la CNUCED.


* Reprise de l'article paru initialement dans le «Matin Dimanche» du 23 juin 2019

Créé: 18.09.2019, 09h34

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