Les cigarettiers tentent encore de résister à l’OMS

IndustrieLe Protocole de l’OMS contre le commerce illicite des produits du tabac suscite une intense bataille de lobbies.

La première réunion du Protocole contre le commerce illicite des produits du tabac a eu lieu cette semaine au siège de l’OMS.

La première réunion du Protocole contre le commerce illicite des produits du tabac a eu lieu cette semaine au siège de l’OMS. Image: DR

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«Nous avons quelqu’un qui s’est montré sous un faux jour, en se faisant passer pour un journaliste.» Le lundi 8 octobre, au siège de l’OMS (Organisation mondiale de la santé), à Genève, le service de communication de la Convention cadre pour la lutte antitabac est sur les dents. Un faux journaliste s’est infiltré parmi les invités de la première réunion du Protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac (MOP1).

«Il avait un badge presse, comme vous, mais nous n’avions pas accrédité cette personne», nous a confié une attachée de presse de l’événement. Officiellement, une enquête interne est en cours. En off, l’un des organisateurs de l’événement affirme que ce faux journaliste était «lié à l’industrie du tabac».

Les lobbies ont une nouvelle fois sorti le grand jeu pendant les trois journées – du 8 au 10 octobre – de la première réunion du Protocole de ladite Convention. Une centaine de participants, les représentants des États signataires, de la société civile et d’organisations intergouvernementales, ont pris part aux débats. «Une session historique», s’est félicité Carlos Cisneros, sous-secrétaire au Ministère de la santé en Équateur, élu président de la réunion ce lundi.

Le Protocole, un texte ratifié par une quarantaine de pays dans le monde, a son importance. Il fixe les règles internationales en matière de traçabilité des cigarettes et de lutte contre le commerce illicite des produits du tabac, un fléau mondial qui coûterait 31 milliards de dollars par an de taxes non perçues par les États, selon l’OMS.

Le Protocole est entré en vigueur le 25 septembre, après la ratification d’un quarantième État, le Royaume-Uni. D’ici à 2023, les États ayant ratifié le traité devront mettre en place un système de traçabilité des cigarettes en accord avec les règles de l’OMS. Parmi celles-ci, l’obligation stricte d’adopter un système indépendant de l’industrie du tabac.

«Il faut un cadre fort»

«L’industrie du tabac essaie d’établir son propre mécanisme, sans transparence, en voulant contrôler le système de traçabilité», a déclaré, le 8 octobre, en conférence de presse à Genève, le Dr Vera da Costa e Silva, qui dirige le Secrétariat de la Convention cadre antitabac de l’OMS, dont dépend le Protocole. «La protection vis-à-vis de l’industrie du tabac dépend du nombre de parties qui adhéreront au Protocole. Il faut un cadre international fort.»

En coulisses, l’industrie du tabac utilise les grands moyens pour placer son propre système de traçabilité: Codentify. La branche vise à contrôler elle-même l’ensemble de la chaîne de traçabilité, et de remporter de juteux appels d’offres. Les cigarettiers ont pourtant un lourd historique en matière de commerce illicite. À plusieurs reprises ils ont été accusés de fermer les yeux sur le trafic, voire d’alimenter eux-mêmes la contrebande. «On ne peut pas faire confiance à l’industrie du tabac. L’expérience, depuis cinquante ans, nous le démontre», estime Luk Joossens, chercheur belge pour l’Association des ligues européennes contre le cancer et l’un des rares spécialistes du trafic de cigarettes.

Une Suisse peu volontaire

Avec l’adoption du Protocole à l’OMS, qui exige une indépendance vis-à-vis de l’industrie, les cigarettiers se sont réorganisés depuis plusieurs mois. Dans un communiqué publié ce lundi 8 octobre, Philip Morris International (PMI), leader mondial du secteur basé à Lausanne, s’est même félicité: «Le Protocole réunit les États contre le fléau du commerce illicite des produits du tabac, et il aura un rôle clé pour aider à le vaincre. La collaboration sera un élément primordial de son succès: les gouvernements, les organisations internationales et la société civile travaillant ensemble pour combattre le commerce illicite.»

Dans les faits, Codentify, piloté par Philip Morris International lui-même, a été revendu en 2016 à une société suisse, Inexto. Apparaissant comme indépendante sur le papier, l’entreprise a pourtant conservé des liens forts avec l’industrie du tabac. Ainsi, le PDG d’Inexto, Philippe Chatelain, a travaillé pendant des années pour Philip Morris International, comme directeur des technologies de prévention du commerce illicite. Il faut dire qu’Inexto est basée à quelques centaines de mètres seulement du siège international de PMI, à Lausanne.

Au début d’octobre, plusieurs associations antitabac ont pointé du doigt la Suisse comme un paradis pour les industriels du tabac. Accueillant les sièges des grandes multinationales, comme PMI à Lausanne ou Japan Tobbaco International (JTI) à Genève, elle est aussi l’un des derniers pays à n’avoir ni ratifié la Convention cadre antitabac de l’OMS, ni signé le Protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac. (TDG)

Créé: 12.10.2018, 07h53

Deux firmes romandes scrutent les règles de l’OMS

L’entreprise vaudoise SICPA (Société industrielle et commerciale de produits alimentaires, raison sociale liée aux toutes premières activités de la maison, domiciliée à Prilly) et la genevoise SGS (Société Générale de Surveillance) se positionnent, à des titres divers, dans la lutte contre le commerce illicite de cigarettes. Elles confirment en outre la grande attention qu’elles portent toutes deux à l’évolution des standards de l’Organisation mondiale de la santé (OMS) à ce propos. Même si la Suisse n’a toujours pas signé son Protocole pour éliminer le commerce illicite des produits du tabac (voir ci-dessus).

En ce sens, SICPA n’a pas manqué d’anticiper: «Nous avons déjà déployé des solutions de contrôle de production et de traçabilité sécurisée sur les cinq continents. Les pays européens étudient le déploiement ou la mise en conformité de leurs systèmes de traçabilité avec le protocole de l’OMS.» À ce sujet, l’agence onusienne insiste sur le haut degré d’indépendance requis dans des missions telles que celles remplies par l’entreprise vaudoise. Et celle-ci a compris le message: «Nous voudrions clairement réaffirmer que nos seuls clients dans le domaine du tabac sont des gouvernements. Nous n’avons pas de clients cigarettiers, même si nous sommes évidemment mandatés par des autorités pour intervenir directement sur les lieux de production.»

Dans la traçabilité sécurisée, SICPA ne limite pas ses prestations aux seuls clopes. Elles s’étendent en fait à divers produits sensibles, souvent taxés et sources de fraudes. «Entre 60% et 70% du commerce illicite de tabac semble trouver son origine dans la chaîne d’approvisionnement des cigarettiers, selon le Framework Convention Alliance for Tobacco Control», précise en outre SICPA.

La SGS confirme pour sa part sa capacité d’agir comme tierce partie indépendante dans la vérification des standards de l’OMS: «Nous travaillons avec certains acteurs de l’industrie du tabac désireux de répondre aux exigences de l’Union européenne en matière de traçabilité.»
Philippe Rodrik

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