Le CERN se met aux affaires

InnovationUne vingtaine de PME exploitent des technologies du centre européen de recherche. Certaines marchent sur les pas de AAA, revendue 4 milliards à Novartis.

Les animations se succèdent jusqu’à dimanche sur les 1000 m2 du stand du CERN, hôte d’honneur de la foire des Automnales à Palexpo.

Les animations se succèdent jusqu’à dimanche sur les 1000 m2 du stand du CERN, hôte d’honneur de la foire des Automnales à Palexpo. Image: Laurent Guiraud

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Explorer, visiocasque sur la tête, l’immense accélérateur de particules LHC, participer à un atelier de robotique, observer un aimant en lévitation: les animations se succèdent jusqu’à dimanche sur les 1000 m2 du stand du CERN, hôte d’honneur de la foire des Automnales à Palexpo. Il n’y aura en revanche pas d’atelier sur la façon de créer une entreprise valant 4 milliards. Dommage. Car c’est le montant déboursé il y a quinze jours par le géant Novartis pour se payer Advanced Accelerator Applications (AAA), société fondée il y a quinze ans par un ancien collaborateur du Prix Nobel Carlo Rubbia.

Installée sous les pentes du Jura, l’entreprise constitue l’exemple le plus visible de la vingtaine de PME qui exploitent des technologies mises au point dans l’institut européen de recherche sur les particules – ses «spin off». Depuis la création d’un département dédié à leur transfert en 1997, des centaines d’accords de collaboration avec le secteur privé ont vu le jour, dans des secteurs allant du médical à l’aérospatial en passant par la robotique. En Suisse, c’est par exemple le cas de la société neuchâteloise d’imagerie médicale G-ray, qui bénéficie d’un tel partenariat depuis le printemps dernier.

Loin dans les classements

À titre de comparaison, l’Innovation Park de l’EPFL abrite 143 entreprises. Et le CERN est largement absent des classements internationaux sur l’innovation. «Notre mandat premier reste de faire de la recherche fondamentale», rappelle Anais Rassat, porte-parole du Knowledge Transfer Group.

«Nombre de ces classements se basent sur les brevets déposés, or nous favorisons une vision plus ouverte de l’innovation, rendant accessible à tous logiciels et licences techniques», poursuit cette dernière. Né au CERN en 1989, le World Wide Web n’était pas verrouillé par un brevet.

Dans les yeux des drônes

Certaines des sociétés liées à l’institution sont directement hébergées dans l’un de ses neuf centres «d’incubation» en Europe. Baptisé InnoGex, le centre plus proche est situé à deux pas de la frontière, à Saint-Genis-Pouilly.

Baptisé InnoGex, le centre plus proche est situé à deux pas de la frontière, sur le parc technologique de St-Genis. La société de robotique industrielle Terabee a rejoint l'incubateur l'an dernier. Créé en 2012 par l'Italien Max Ruffo - un spécialiste de la communication sur les nouvelles technologies - accompagné de Bjarne Hadland, un entrepreneur ayant fait fortune dans les robots sous-marins et de Claudio Parrinello, l'ancien responsable des transferts de technologie du CERN, la société compte aujourd'hui trente employés.

À l’origine active dans les drones, Terabee a décroché en 2013 une collaboration pour l'inspection des 27 kilomètres de tunnels du LHC avec ses drones. Problème, les radars lasers - appelés Lidar - qui leur permettent de «voir» et de se positionner dans l'espace apparaissent rapidement lourds, complexes et peu réactifs. Un groupe du CERN spécialisé dans la robotique débouchera en deux ans sur des capteurs émettant des LED bien plus légers et sollicitant moins la batterie. «Les signaux reçus ne sont plus des images avec des millions de pixels mais des flashs lumineux, ils sont donc bien plus faciles à traiter, en direct, par le microprocesseur du capteur», résume Max Ruffo.

La société est pour l'instant parvenue à se développer à l'aide des quelques millions apportés par ses fondateurs et une quinzaine de leurs relations. Un nouvel appel de fonds - autour de 7 millions d'euros - auquel participera «un grand groupe» est prévu début 2018. L'installation de Terabee en France voisine s'explique par le mécanisme hexagonal de «crédit d'impôt pour la recherche» - que le nouveau gouvernement français veut rendre encore plus attractif - «crucial pour démarrer une société», reconnaît Max Ruffo.

Terabee dispose de plusieurs milliers de clients et travaille avec de grands groupes comme ABB ou Lufthansa. «À présent nous voulons disséminer nos senseurs sur des équipements urbains connectés, afin, par exemple, de généraliser les mesures de flux de personnes ou de véhicules», esquisse le directeur général de Terabee.

Des courriels cryptés à la cafeteria

Installé dans le centre d'incubation norvégien, Tind propose des services de gestion de bibliothèque et de stockage de données à partir d'un logiciel développé au CERN Parmi les autres sociétés liées au CERN.

Créée en Nouvelle-Zélande il y a près de dix ans, Mars Bioimaging a développée en collaboration avec l'institut européen une nouvelle génération de détecteur à rayon X progressivement installés dans des scanners révolutionnaire permettant, par exemple de visualiser les composants des plaques d'artériosclérose.

Des idées de sociétés, sans lien avec la physique quantique, naissent parfois dans la cafeteria du CERN. C’est le cas du service de courriels chiffrés ProtonMail, lancé en 2014 par des doctorants en physique travaillant sur le LHC. «Nous avions tous de solides connaissances en maths et en programmation, ce qui nous a permis de maîtriser les techniques de cryptage», se souvient son patron Andy Yen. Les 1000 premiers testeurs de ProtonMail étaient au CERN et plus de la moitié de ses collaborateurs à Genève sont passés par l’organisme de recherche.


«Après AAA, j’ai en tête un nouveau départ dans l’énergie»

Stefano Buono, fondateur d’Advanced Accelerator Applications. Photo: Lucien Fortunati

Physicien du CERN longtemps installé – comme beaucoup de ses collègues – dans la campagne du Pays de Gex, Stefano Buono a toujours eu la bosse des affaires. Cet Italien de 51 ans avait lancé une boutique de plongée à Annemasse dans les années 90. Il a revendu Advanced Accelerator Applications à Novartis il y a quinze jours pour 4 milliards de dollars. La société emploie 70 personnes à Saint-Genis-Pouilly et 38 à Genève.

Pour vous, quel est le programme maintenant? Plongée aux Maldives?

Je reste un an comme conseiller auprès de Novartis, histoire de veiller à ce que l'intégration dans une organisation d'une telle taille ne freine en rien la multiplication de nos programmes de recherche: les essais cliniques de plusieurs molécules - comme la PSMA-R2 qui cible le cancer de la prostate ou la Neobomb1 qui vise ceux de la prostate, du sein et de l'intestin. Je risque donc bien de travailler davantage en réalité (rire).

Et ensuite?

Je suis déjà sollicité par beaucoup de projets dans les «biotechs». Mais j’ai aussi en tête un nouveau départ dans l’énergie. Durant les dix années passées au CERN aux côtés de Carlo Rubbia, nous nous étions intéressés à l’utilisation des systèmes nucléaires sous-critiques pour générer de l’électricité. Il est temps de reprendre ces travaux.

«Saint-Genis reste un centre de fabrication régional»

Quel avenir pour votre site initial, dans le Pays de Gex?

Saint-Genis reste le centre de fabrication de nos produits de diagnostic et traitement pour les hôpitaux et cliniques de la région - Suisse romande et la France.

Quid des bureaux de Genève?

Nous y avions établi depuis deux ans notre siège administratif et pensions y établir un centre de recherche clinique, sans encore avoir embauché quiconque. Je ne sais pas si ce bureau aura encore du sens au sein de Novartis.

La multinationale ne voudra-t-elle pas licencier en masse?

Je ne crois pas. Il n'y a pratiquement aucun doublon entre notre maillage industriel et celui de Novartis. Et ce rachat intervient alors que nous sommes en pleine expansion - nous recrutons partout dans le monde. Devenir une division d'un grand groupe, sans devoir tout faire tout seul, va en réalité énormément accélérer nos ventes. Un exemple? Le réseau que nous avons établi jusque-là ne nous permettait que de fournir les centres anti-cancéreux les plus importants aux Etats-Unis ou en Europe. Novartis, qui déploie des moyens gigantesques dans la lutte contre le cancer alimente même les petits hôpitaux. Nous allons en profiter.

«C'est la gestion de notre réseau de production qui a retenu l'attention de Novartis»

Vous n’auriez pas pu continuer seul? Présent à Wall Street, les moyens ne manquaient pas…

Nous aurions pu, d’autant que ce sont les quinze premières années du développement de ce réseau de production qui ont été les plus difficiles. Mais cela serait resté avec les moyens d’une PME. Or si la médecine nucléaire ne s’est jamais vraiment développée, c’est en raison de la complexité industrielle qu’exige la durée de vie très limitée de ses produits. C’est pour cela que les géants de la pharma ne s’y sont jamais vraiment intéressés. Et c’est pour cela que ce rachat représente la consécration de mes efforts. Lorsque le logo Novartis flotter dans un congrès de médecine nucléaire, la spécialité sera vraiment entrée dans la cour des grands.

Qu’est-ce qui pousse Novartis à mettre 4 milliards dans une PME fondée par un ancien du CERN?

Notre concept de traitement, unique. AAA n'est pas simplement une société «biotech» ayant découvert une nouvelle molécule contre le cancer, mais une véritable PME pharmaceutique. Notre originalité est de parvenir à produire deux produits différents - un pour le diagnostic, l'autre pour le traitement - à partir de chaque molécule. Prenez les tumeurs neuro-endocriniennes gastro-intestinales, sur lesquelles nous nous sommes d'abord focalisés: nous vendons déjà le Netspot, produit radioactif qui permet de faire clignoter leurs cellules lors des tomographies. Sa molécule jumelle, le Lutathera, permettra ensuite d'irradier de façon ciblée ces cellules cancéreuses. Après l'Europe, les États-Unis devraient donner leur feu vert pour son utilisation début 2018. Il y a cependant un problème: les isotopes utilisés ont, au mieux, une durée de vie entre 3 et 4 heures. Résultat, il nous a fallu mettre sur pied tout un maillage de sites de fabrication - nous en avons ouvert 21 dans le monde, un effort énorme pour une simple PME - afin de pouvoir fournir des produits aussi périssables. À titre d'exemple, une multinationale comme Novartis dispose de 29 usines dans le monde! Tout autant que nos découvertes, c'est donc ce savoir-faire dans la gestion de notre réseau de production et de distribution qui a retenu l'attention de Novartis.

Certains avancent que Novartis ne voulait que votre traitement Lutathera, sans vraiment s'intéresser à vos autres recherches…

Faux. Durant nos deux mois de discussions, Novartis a posé énormément de questions sur nos programmes de recherche. Leur intégration au sein d'un tel groupe va les faire changer de dimension. Au niveau mondial, nous avions jusque-là mené une seule étude clinique et nous préparions à en lancer entre cinq et dix supplémentaires. Problème, nous étions jusque-là incapables d'en mener plus de une ou deux de front.

Où seront implantées ces équipes de recherche?

Cela reste à définir. Dans le New Jersey, Novartis dispose d'une grande usine à deux pas du site où 50 personnes travaillent à la production du Lutathera. Nous cherchions à nous agrandir et cette proximité tombe au mieux. En Europe, nous allons probablement conserver nos labos d'Ivrea, près de Turin.

Où allez-vous poser votre sac?

Je ne sais pas. Je me sens citoyens du monde. J'ai longtemps vécu dans le Pays de Gex. L'envol de AAA m'a ensuite conduit à vivre quatre ans dans la région new-yorkaise. Pour l'instant je suis revenu aux origines, à Turin. Un projet innovant est-il plus simple à faire fleurir aux États-Unis, avec les moyens offerts par leurs marchés boursiers? Nous verrons.

P.-A.SA. (TDG)

Créé: 15.11.2017, 19h23

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