Berne s'inquiète ouvertement de l'opacité du monde de l'art

Lutte contre le blanchimentLe premier rapport du Groupe interdépartemental de coordination sur la lutte contre le blanchiment (GCBF) dénonce l'opacité du commerce d’œuvres d'art à Genève.

Le commerce de l’art est soupçonné d'être utilisé pour blanchir de l'argent issu de la criminalité. Image: image d'illustration Michel Schmalz

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Le premier rapport sur l’évaluation nationale des risques de blanchiment d’argent a été validé vendredi par le Conseil fédéral. Il risque d'atterrir comme un pavé dans la mare, alors que le gotha artistique est réuni jusqu'à dimanche à Bâle.

Elaboré par un groupe interdépartemental, cette enquête passe en revue, tout au long de ses 137 pages, les possibilités d'utilisation des intermédiaires financiers helvétiques – au premier rang desquels les banques – pour cacher de l'argent issu de la criminalité, en dépit du carcan de restrictions et de contrôles mis en place ces deux dernières décennies.

Un pan du monde de l'investissement est pointé du doigt avec une insistance inhabituelle: celui du commerce d’œuvres d'art, jusque-là ignoré par les règles de lutte antiblanchiment. Avec 2% de l'activité mondiale, la Suisse est le cinquième marché de l'art au monde. Le pays compte environ 1200 galeries d’art et 15 maisons de ventes aux enchères.

«Investissements douteux et manipulations »

«L’augmentation spectaculaire du prix des œuvres d’art a attiré l’attention des observateurs des marchés, qui y voient l’influence d’investissements douteux et de manipulations concertées», dénonce le Groupe interdépartemental de coordination sur la lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme (GCBF). En écho à ces propos, la récente bataille juridique entre un milliardaire russe et Yves Bouvier, le patron de Natural Lecoultre – au sujet de la vente d'une quarantaine de chefs-d'œuvre sur dix ans pour un total dépassant 2 milliards de francs – rappelle depuis quatre mois les enjeux financiers que représente aujourd'hui le monde de l'art.

Sans concession, cette enquête dénonce la «culture d’opacité» de ce commerce d’œuvres d'art, la valeur «subjective et difficile à déterminer» des pièces, des transactions «secrètes» dont les acheteurs et vendeurs peuvent être «anonymes ou virtuels», des ventes aux enchères «facilement manipulables».

«Fausses enchères» et «achats fictifs»

Autant de zones d’ombre qui feraient de ce marché – dont les recettes atteignaient entre 1 et 1,5 milliard de francs en Suisse en 2013 – un canal privilégié pour l'argent sale et les investissements frauduleux. Avec les tours de passe-passe qui vont avec. Et qui permettent de transformer de l'argent aux origines peu avouables en toiles, sculptures et autre installations. La spéculation actuelle, qui permet à n'importe quelle pièce d'atteindre une valeur très importante, permet de son côté de démultiplier la capacité de blanchiment du marché de l'art.

Le rapport énumère ainsi les «fausses factures» établie pour des œuvres d’art. Ou les «fausses enchères» au cours desquelles l’œuvre du propriétaire est achetée par un complice avec de l’argent fourni par le propriétaire lui-même. Et même si la vente ne se réalise pas, les enchères par téléphone offrent l'avantage d'exiger le dépôt d'un chèque de garantie de la part de l'acheteur potentiel: le chèque sera alors restitué «par une institution bancaire reconnue».

Le rapport s'intéresse en particulier les deux multinationales des ventes aux enchères actives en Suisse, sans citer leur nom. Et s'interroge sur l'activité de leurs antennes genevoise, très active dans la vente de bijoux et de montres. «La vente de bijoux génère des montants considérables, ce qui devrait attirer les auteurs de blanchiment; celle de montres produit sans doute les mêmes effets», souligne le GCBF. Contactées sur ce sujet délicat du blanchiment, pas plus Christie's que Sotheby's n'ont retourné les messages qui leurs ont été adressés vendredi.

Interrogations sur les Ports Francs

La situation des galeries d'art et des antiquaires présente «les mêmes risques», dans la mesure où les oeuvres «peuvent changer de mains en toute discrétion, par exemple dans les ports francs», note le rapport.

Une remarque qui pointe à nouveau du doigt le rôle que joue ces institutions étatiques d'entreposage dans l'opacité entourant le monde de l'art. Reprenant les propos de l'Administration fédéral des douanes, le groupement anti-blanchiment admet certes qu'il «est plus difficile de blanchir des marchandises dans un port franc en raison des contrôles [ndlr: au sein de ces entrepôts très surveillés]». Sans compter qu'il n'y a jamais eu jusqu'ici de poursuites pour blanchiment en lien avec des biens déposés dans un port franc.

Cependant, contrairement à leur vocation initiale – faciliter le commerce international – les ports francs en Suisse« sont utilisés de manière croissante pour y déposer des biens de grande valeur», en toute confidentialité, note le rapport. Les Ports francs de Genève, plus grande surface d’entreposage du pays, ont même fait leur spécialité des grands vins, bijoux et autres oeuvres d’art.

(TDG)

Créé: 19.06.2015, 15h53

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