L’Arménie déploie sa révolution technologique au bord du Léman

Ex-URSSLogiciels et Internet sont en plein boom dans l’ex-république soviétique. La visite d’une délégation à Genève témoigne de la métamorphose du pays.

Ici en compagnie de Hayk Hovhannisyan, représentant commercial de l’Arménie en Suisse, la project manager Mariam Davtyan fait partie de la délégation économique de l’ex-république soviétique en visite en Genève.

Ici en compagnie de Hayk Hovhannisyan, représentant commercial de l’Arménie en Suisse, la project manager Mariam Davtyan fait partie de la délégation économique de l’ex-république soviétique en visite en Genève. Image: Lucien Fortunati

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C’est une autre réalité de l’Arménie que renvoie une délégation d’une trentaine d’entrepreneurs en visite officielle, alors que Genève inaugure en cette fin de semaine ses «Réverbères de la Mémoire», en souvenir du génocide des Arméniens de l’Empire ottoman entre 1895 et 1925. Hasard du calendrier, cette rencontre avec les milieux d’affaires de l’arc lémanique – orchestrée par la Chambre de commerce genevoise (CCIG) – a fait salle comble jeudi soir à l’occasion de la signature d’un accord de coopération avec l’Union des entrepreneurs arméniens.

La délégation a mis en avant le développement des technologies de l’information dans une ex-république d’URSS qui a régné sur le tiers de l’électronique militaire soviétique. «À cette époque, l’institut technologique Mergelyan comptait 11 000 collaborateurs, le premier ordinateur soviétique avait été conçu à Erevan», rappelle Mariam Davtyan, responsable au sein de l’Enterprise Incubator Foundation, rencontrée en marge de la manifestation.

Tout cela, c’était avant. Avant l’effondrement de l’économie planifiée, avant une guerre qui devait laisser le pays avec seulement 1000 spécialistes à la fin des années 90. Les technologies de l’information font aujourd’hui travailler 17 000 personnes et génèrent 6% de l’activité du pays, un rôle plus important que celui joué par le secteur en Pologne.

Le déclic de PicsArt

«À partir de 2012, des succès comme PicsArt ont libéré les énergies, les nouvelles entreprises mettant au point leurs propres services – bien loin de la sous-traitance de codeurs low-cost», décrit Mariam Davtyan, représentante de cette institution, qui vient de lancer Granatus, la première société de capital-risque du pays. PicsArt? Mélange d’Instagram et de Photoshop, la start-up avait alors attiré l’œil des financiers de la Silicon Valley. Depuis, des projets comme le site d’apprentissage du codage Sololearn, le logiciel de recrutement Teamable ou les outils d’édition Joomag ont suivi. Quant aux fondateurs de Bet Construct, qui programment le logiciel des jeux d’argent, il se murmure qu’ils seraient milliardaires.

Philip Morris débarque

Les multinationales ne s’y sont pas trompées. IBM a installé son centre de recherche à l’Université d’État d’Erevan, et les géants de puces électroniques Sinopsy et Mentor y emploient plusieurs centaines d’ingénieurs. L’an dernier, Philip Morris y a établi son troisième centre de recherche – après Neuchâtel et Singapour.

Il y a trois jours, le suédois Omnia Tech annonçait la construction du plus grand centre de gestion – ou «minage» – de cryptodevises au monde, un projet de plus de 2 milliards de dollars. «Le pays se profile aujourd’hui dans la réalisation de prototypes de logiciels ou le déploiement de nouveaux produits», décrit Mariam Davtyan. Des ambitions symbolisées par le laboratoire YerevaNN, spécialisé dans les algorithmes d’apprentissage des ordinateurs – le «deep learning».

Un intérêt technique mais également commercial. «C’est la porte d’entrée dans l’Union économique eurasienne formée par Moscou – un marché de 180 millions de personnes – mais aussi vers l’Iran, avec lequel un traité de libre-échange est sur le point d’être acté», prévient Hayk Hovhannisyan, le nouveau représentant commercial en Suisse.

Lourd héritage soviétique

«Bosch, BMW ou les grandes banques suisses sont implantés* dans le pays, au point que le secteur – qui croît de plus de 25% par an – a absorbé tous les informaticiens disponibles», note de son côté Gagik Sargsyan, fondateur de la société genevoise Polixis. Ce dernier emploie seize personnes en Arménie. «Ce n’est pas qu’une question de coût; les informaticiens expérimentés y sont certes payés un peu moins qu’en Suisse mais autant qu’à Lyon», explique le patron de cette PME de logiciels bancaires. À ses yeux, le problème vient surtout du manque d’informaticiens en Suisse.

En Arménie, ces perspectives ouvrent aux jeunes diplômés la possibilité de gagner jusqu’à 7000 dollars par mois après quelques années d’expérience, dix fois le salaire moyen. Un nouveau souffle pour une jeunesse encore en prise avec les maux hérités de l’effondrement du monde soviétique, notamment la corruption et la mainmise de quelques oligarques sur les secteurs clés.

«Il y a encore un problème de mentalité; les entreprises locales ne s’imaginent pas pouvoir attirer des étrangers, même ceux de la diaspora», glisse Gagik Sargsyan. Des écoles Tumo, qui initient plus de 2000 adolescents par an aux nouvelles technologies, aux laboratoires Armath, qui ont essaimé dans toutes les écoles, plusieurs initiatives visent à changer les esprits dans un pays qui accueillera le Congrès mondial de l’informatique, le WCIT, en 2019.

* Précision: ces multinationales sous-traitent en Arménie la mise au point de solutions informatique auprès de spécialistes locaux.

(TDG)

Créé: 13.04.2018, 21h13

Investissements: la Suisse dans le top 10

Ancienne république soviétique indépendante depuis 1991, l’Arménie fait face à de nombreuses difficultés: conflit non résolu avec l’Azerbaïdjan au sujet du Haut-Karabakh, blocus imposé par les voisins turc et azerbaïdjanais, chômage et émigration de masse. Cette situation aurait de quoi refroidir plus d’un investisseur. Pourtant, l’Arménie est de plus en plus attractive. Selon Lukas Gasser, l’ambassadeur de la Confédération à Erevan, «les statistiques arméniennes indiquent que la Suisse figure parmi les dix investisseurs étrangers les plus importants en Arménie et y a investi 78 millions de francs en 2015».

«La majorité des entreprises suisses qui ont investi se placent dans les secteurs les plus dynamiques et innovateurs de l’économie arménienne, tels que la recherche pharmaceutique, les technologies de l’information, l’e-santé, la viticulture, l’industrie textile, l’horlogerie et les services financiers», observe Lukas Gasser. «Selon nos estimations, plus de 10% des emplois créés par les investissements directs de Suisse en Arménie se situent dans la recherche et le développement. C’est un secteur de haute valeur ajoutée et la part est tout à fait remarquable pour un marché émergent post-soviétique», ajoute l’ambassadeur.


Un vol direct vers la Suisse?

Parmi les projets les plus récents, Sarkis Shahinian, vice-président de la Chambre de commerce Suisse-Arménie et secrétaire général du Groupe parlementaire d’amitié Suisse-Arménie, cite l’entreprise viticole St. Jakobskellerei et Azad Pharma, qui investissent en Arménie. Mais des entreprises arméniennes sont également intéressées à développer leurs activités en Suisse. Citant une start-up arménienne spécialisée dans des solutions d’e-santé, Lukas Gasser note qu’elle «a déménagé à Lausanne en 2016. Munie de cette «Swissness», bénéficiant d’un nouveau réseau global, et forte de notre cadre juridique suisse, elle réinvestit en Arménie, créant près d’une centaine de nouveaux emplois.»

Renforcer les relations économiques helvético-arméniennes passe notamment par le développement du tourisme, «au grand potentiel encore peu exploité», selon Sarkis Shahinian. Il appelle également de ses vœux à l’ouverture d’une liaison aérienne directe entre les deux pays. Mais le développement économique de l’Arménie est entre les mains de ses habitants.

Renforcer la démocratie

Le vice-président de la Chambre de commerce souligne la nécessité de renforcer la démocratie et la séparation des pouvoirs. Quant à Lukas Gasser, en poste depuis cinq ans en Arménie, il est optimiste et croit fortement en l’esprit d’ouverture de sa jeunesse dont une partie, bien formée à l’étranger, commence à revenir au pays.

Sevan Pearson

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