«Le modèle d'affaires des pharmas fonctionne»

SantéPrix des médicaments? Maladies rares? Bactéries multirésistantes? Les pharmas s’en soucient comme jamais, selon le directeur de l’IFPMA, l'association du secteur.

Thomas Cueni dirige l’IFPMA (la International Federation of Pharmaceutical Manufacturers and Associations) depuis le mois de février.

Thomas Cueni dirige l’IFPMA (la International Federation of Pharmaceutical Manufacturers and Associations) depuis le mois de février. Image: Magali Girardin

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Prix des médicaments en Suisse et dans le monde, les menaces de Donald Trump, incitations pour l’industrie à créer des traitements vis-à-vis des maladies rares, bactéries multirésistantes. Les défis et les critiques qui touchent les groupes pharmaceutiques sont nombreux. Mais l’industrie fait face et se défend. En partie par l’intermédiaire de l’IFPMA (International Federation of Pharmaceutical Manufacturers and Associations) qui la représente et siège au Campus Biotech à Sécheron. Entretien avec son nouveau directeur, Thomas Cueni.

Donald Trump accuse l’industrie pharmaceutique de faire trop de profits. Etes-vous inquiet?

Il est bien de ne jamais s’exprimer trop tôt et de voir ce qu’il se passe avant. La politique américaine soutient l’innovation, et défend un modèle d’affaire basé sur la propriété intellectuelle. La réforme fiscale dont parle Trump rendrait les conditions plus attractives pour les investissements en faveur de l’innovation. Les pharmas sont bien placées, les Etats-Unis sont leader en termes d’investissements en R&D. Il est indéniable qu’il y a un débat sur le prix des médicaments et le coût de la santé mais il a surtout été provoqué par des excès sur les produits génériques.

Les pharmas ne font-elles pas trop de profits?

Non. Il faut expliquer les valeurs que l’industrie apporte à la société. L’innovation autour des médicaments et des vaccins a conduit à l’amélioration de la qualité de vie. La pénicilline a sauvé au moins 200 millions de vies depuis sa première utilisation en 1942. Je crois fermement au modèle d’affaires du secteur, basé sur la recherche, la protection intellectuelle et la récompense à celui qui conduit ses recherches avec succès. Neuf projets de recherche sur dix échouent. Il est impressionnant de voir à quel point les firmes investissent dans des projets à hauts risques, notamment dans le cadre de la maladie d’Alzheimer. Même une autorisation de mise sur le marché ne garantit pas que les investissements seront rentabilisés. Cela explique pourquoi il y a tant de changements dans cette industrie.

Monsieur Prix et les fédérations de consommateurs suisses dénoncent des prix surfaits. Dans le monde, les critiques sont similaires…

En Suisse, nos firmes pharmaceutiques jouent dans la Ligue des champions, ce qui provoque des comparaisons et une perception faussées. Aucun autre pays ne bénéficie autant de cette industrie en relation avec le produit national brut – qui en Suisse représente 45 milliards de francs, six fois ce qu’on dépense pour les médicaments. Si l’on tient compte de la valeur qu’apportent les médicaments au système de santé et la contribution de l’industrie à l’économie suisse, je n’ai aucune hésitation à défendre la valeur que l’industrie apporte au pays. L’index des prix des médicaments en Suisse a baissé en moyenne de 40% ces dernières années, notamment à cause du franc fort. Je pense que le débat sur les prix est devenu moins vif. Il est peu productif, on ferait mieux de regarder l’efficience du système dans son ensemble. L’industrie a d’autant moins de raisons de rougir qu’elle a toujours proposé des solutions.

Lesquelles?

Dans la plupart des pays on paie par traitement, par pilule, par dosage. L’industrie propose de payer par efficacité du traitement sur le patient. Les patrons de Novartis et de Roche, notamment, ont lancé ce débat. Avec le «big data», qui permet de voir précisément à quel point un traitement fonctionne, on peut arriver à des solutions intéressantes, et moins chères. Ce débat-là est plus productif que celui, vieux, sur le prix de médicaments.

Comment améliorer l’accès aux traitements - quelquefois très chers - tout en respectant les intérêts des groupes pharmaceutiques?

Dans l’ensemble, l’espérance de vie était de 47 ans en 1955. On est passé à plus de 80 ans. C’est notamment dû aux innovations des pharmas. Dans les pays industrialisés, entre 10 et 15% des coûts de la santé émanent des prix des médicaments (en Suisse, c’est 12%); or on ne parle que de ça. L’évolution des coûts des médicaments a été moindre que celle des coûts généraux de la santé ces dernières années. Quand on voit les progrès en matière de traitements, je suis étonné qu’on ne débatte que sur les coûts de médicaments. Ces progrès montrent que le modèle récompensant la recherche qui aboutit fonctionne. Je ne crois pas aux subventions étatiques, comme dans l’énergie, ce n’est pas efficace.

Que fait l’IFPMA pour lutter contre les maladies rares, peu intéressantes pour l’industrie (le marché est petit)?

L’industrie réalise des percées majeures grâce à des mesures prises pour stimuler la recherche. Ces dernières prennent en compte des difficultés associées à des marges peu profitables et mettent en place les conditions pour créer un marché. Les résultats sont spectaculaires. Les Etats-Unis ont réagi en premier, avec la promulgation en 1983 du «Orphan Drug Act». L’Europe a suivi et la Suisse seulement l’an dernier avec la révision de la loi sur les produits thérapeutiques. Ces lois donnent aux firmes qui font de la R&D dans les maladies rares aux Etats-Unis et en Europe un droit qui dépasse celui du brevet, une exclusivité qui ne peut être remise en question que si un concurrent trouve un meilleur remède. Cela a amené à une explosion de la recherche: en 1983, il y avait moins de 50 médicaments contre les maladies rares, un chiffre qui est passé à plus de 400.

Et contre les bactéries multirésistantes?

L’IFPMA s’est installée au Campus Biotech. On trouve ici GAVI Alliance (ndlr: une organisation visant à accélérer l’accès aux vaccins dans le monde) , la DNDi (ndlr: qui promeut le développement de médicaments sur les maladies tropicales négligées) et l’OMS est à côté. Genève est la capitale mondiale de la santé. L’IFPMA est là pour construire des ponts avec ces institutions. C’est essentiel dans la lutte contre les bactéries multirésistantes, le plus grand défi actuel du secteur.

Quelles sont les pistes les plus prometteuses face à ce fléau?

Les antibiotiques, trop administrés, sont largement responsables de la propagation des bactéries multirésistantes mais ils sont aussi nécessaires. Il faut promouvoir un bon usage des antibiotiques, pour les humains et les animaux, notamment en Chine. Nous avons un besoin urgent de nouveaux antibiotiques. Pour cela, il est nécessaire d’inciter les firmes qui ont peu à y gagner car il s’agit a priori de médicaments de réserve. Le Boston Consulting Group a proposé que les efforts des firmes qui investissent dans la R&D pour de nouveaux antibiotiques soient récompensés par des primes à l’innovation. Une autre piste consiste à octroyer à la firme qui s’active dans le domaine le droit de transférer une prolongation d’un brevet sur un autre médicament de son portefeuille. Je préfère cette piste, plus fidèle au modèle d’affaires récompensant la recherche réussie. (TDG)

Créé: 12.05.2017, 16h03

«Le pape des lobbyistes»

Avant de prendre la tête de l’IFPMA en février, Thomas Cueni a travaillé comme journaliste à la Basler Zeitung. Il devient ensuite diplomate, à Paris et à Vienne. Sa carrière dans les sciences de la vie, il la commence après, chez Interpharma, l’association faîtière de l’industrie pharmaceutique en Suisse, où il roulera sa bosse vingt-huit ans durant.

En partie à Berne, où il a été amené à influencer les politiques pour défendre les intérêts d’une branche essentielle à l’économie (en 2016, les produits pharmaceutiques ont représenté près d’un quart des exportations suisses). Thomas Cueni joue si bien son rôle qu’un parlementaire a pu le surnommer le «pape des lobbyistes». L’ex-secrétaire général d’Interpharma dit ne pas avoir de problème avec le terme. «En tant que lobbyiste, on ne cherche pas à être aimé, on cherche le respect.» Un lobbyiste, selon lui, doit défendre son secteur et être «valable». «On ne peut pas rouler les gens pendant vingt-huit ans.»

En déménageant à Genève, siège de l’IFPMA, il «passe de la Suisse au monde». Le Bâlois a accepté ce poste pour défendre l’industrie sur la scène planétaire auprès des institutions des Nations Unies (OMS, OMPI, OMC, etc.). Mais surtout, dit-il, pour améliorer l’accès aux soins à travers le globe en développant des partenariats avec les autres acteurs clés de la santé, de la Banque mondiale aux ONG. R.ET.

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