«Si c’est oui, on ferme la maison»

MédiasL’initiative «No Billag», qui vise à supprimer la redevance, inquiète le directeur de la RTS, Pascal Crittin. C’est que les trois quarts du budget du groupe de médias en dépendent.

Pascal Crittin dirige la RTS depuis le mois de mai. À ses yeux, le marché ne peut financer à lui seul l’offre de la RTS.

Pascal Crittin dirige la RTS depuis le mois de mai. À ses yeux, le marché ne peut financer à lui seul l’offre de la RTS. Image: LAURENT BLEUZE

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Le 4 mars, on votera sur «No Billag», une initiative qui vise à supprimer la redevance radio et télévision. Ses défenseurs estiment que cette taxe, obligatoire, porte atteinte au droit à l’autodétermination de la population. En face, on répond que le marché libre à lui tout seul ne peut remplacer l’offre des soixante chaînes de radio-TV financées actuellement par la redevance en Suisse. Les enjeux sont de taille, selon Pascal Crittin, le directeur de la RTS.

Quelles seraient les conséquences pour les cantons de Genève et Vaud d’un oui à l’initiative «No Billag»?

Tout d’abord merci de me donner la parole, si la campagne a commencé outre-Sarine, elle est encore timide en Suisse romande. Si l’initiative passait, il n’y aurait pas de plan B: la RTS perdrait d’un coup 75% de son financement (ndlr: les trois quarts du budget de la SSR émanent de la redevance). On devrait arrêter nos activités et fermer. La plupart des chaînes romandes disparaîtraient. Pour la RTS et les radio-TV régionales, 1900 équivalents plein-temps perdraient leur travail. Selon une étude de BAK Basel, un franc de la redevance engendre un autre franc de richesse. Autrement dit, près de 2000 autres postes en Suisse romande seraient concernés dans la sous-traitance, parmi les partenaires ou les fournisseurs de la RTS.

Vous semblez sûr de vous. N’êtes-vous pas délibérément pessimiste car en campagne?

Le marché romand n’est pas en capacité de produire l’offre actuelle de la RTS. Dans un petit pays comme la Suisse, le coût des infrastructures est proportionnellement plus important que sur un marché plus large car le public est plus restreint.

Le marché libre, utopique pour les médias?

Oui bien sûr, le marché est libre. Mais ce que je veux dire, c’est que le marché ne peut financer à lui seul l’offre de la SSR, encore moins de la RTS en Suisse romande. Nos activités ne sont pas rentables. Pour pallier nos activités, il faudrait recourir soit à la philanthropie, soit produire une offre intéressante du point de vue commercial ou politique, donc orientée. Seule la redevance permet de garantir l’ensemble des émissions actuelles.

En Suisse romande, dites-vous, la campagne est encore timide. Les Romands semblent pourtant déjà plus acquis à la cause de la SSR que les Alémaniques. Pourquoi selon vous?

Les Suisses alémaniques ont une autre relation vis-à-vis de l’État, quand bien même la SSR est une association de droit privé et non une radio-télévision d’État. Les Romands, minoritaires, ont peut-être aussi plus conscience d’être dans un système de péréquation qui leur est favorable. La Suisse romande, un quart de la population, touche un tiers du budget de la redevance. Les Alémaniques financent une partie de la RTS. Le marché alémanique est aussi plus grand, ce qui conduit certains à croire qu’ils pourraient se passer de redevance. Rien n’est moins sûr.

Certains disent que l’initiative est mauvaise mais qu’elle pose la bonne question, le modèle économique de la redevance étant dépassé suite à la mutation des médias. Votre avis?

Je pense que deux idées à la base de l’initiative – celle de la gratuité des contenus et celle de la consommation à la carte – sont des leurres et qu’elles sont dangereuses. La gratuité des contenus n’existe pas, ou alors ils sont financés par la publicité et c’est le consommateur qui est le produit. Pour l’utilisateur, l’achat des émissions à l’unité coûte plus cher que la redevance. En 2019, la redevance sera de 365 francs, un franc par jour pour 60 chaînes de radio-TV en Suisse. Cette taxe forfaitaire garantit que chacun en Suisse, pour un prix raisonnable, a le droit à un accès libre à l’offre complète et diversifiée de la SSR et des radio-TV régionales.

En Belgique, pays trilingue avec une taille similaire à celle de la Suisse, la redevance de la TV coûte 100 euros…

Oui, mais l’État alloue une partie de son budget pour compléter la redevance. Il autorise en outre l’audiovisuel public à faire de la publicité non seulement à la télévision, mais aussi à la radio et sur Internet. En Suisse, la redevance ne va pas dans le budget de l’État, qui n’ajoute rien aux montants récoltés, et la SSR n’a pas le droit de faire de la pub à la radio et sur Internet. En Suisse, les coûts de production sont plus chers et nous avons quatre langues. Il faut savoir que 45% de la redevance permet l’équivalence des prestations dans toutes les régions. Autrement dit, si la Suisse n’avait qu’une seule langue, la redevance n’excéderait pas 55% de son prix actuel. Le budget de la RTBF, qui gère les canaux francophones en Belgique, est de 348 millions d’euros et celui de la RTS de 380 millions de francs. C’est relativement similaire.

Et le système de la redevance relativement ancien. Est-il toujours à jour?

Ce n’est pas parce que le modèle de la redevance a plusieurs années qu’il n’est pas performant. C’est le modèle le moins cher et le plus solidaire entre les régions.

Tout de même, à l’ère du «Web First», il semble y avoir un déséquilibre entre le modèle économique des éditeurs traditionnels et celui du service public.

C’est pourquoi la SSR propose une plate-forme d’échange de contenu, à laquelle sont pour l’instant abonnés 23 titres de presse. Nous collaborons éditorialement avec Le Temps, 20 minutes (qui diffuse l’émission 26 minutes plus tôt), L’Illustré, La Liberté (Histoire vivante). On a aussi lancé un projet d’innovation média à l’EPFL ouvert à tous les médias.

La SSR est aussi attaquée autour d’Admeira (ndlr: une régie publicitaire créée par Ringier, Swisscom et la SSR)…

La situation est désolante. Il s’agit d’une coentreprise qui doit permettre de renforcer les acteurs suisses face aux géants étrangers. Rien n’a été fait en catimini, tous les éditeurs ont été invités à participer à ce projet. Aujourd’hui, il y a pourtant blocage avec une partie des éditeurs, ce qui bénéficie aux GAFA (ndlr: Google, Amazon, Facebook et autres Apple), qui sont nos vrais concurrents, aussi bien à la SSR qu’aux éditeurs.

Qui y gagnerait en cas de oui le 4 mars?

Pas sûr que la presse y gagne en tout cas. La publicité ne va pas migrer vers la presse mais plutôt sur les ondes des télévisions étrangères et les GAFA. La Suisse y perd à la fin.

La SSR est partie prenante dans cette initiative. Comment faites-vous pour la couvrir en évitant les conflits d’intérêts?

Nous allons la couvrir car c’est notre mandat. Notre déontologie et la jurisprudence de l’AIEP (ndlr: Autorité indépendante d’examen des plaintes) nous oblige à être équilibrés et à animer le débat de façon impartiale. En dehors de l’antenne, on peut réagir, par exemple dans le cadre de cet entretien, on peut corriger des contre-vérités, délivrer un message objectif. (TDG)

Créé: 21.11.2017, 16h23

Votation le 4 mars

Les dépositaires de l’initiative «Oui à la suppression des redevances radio et télévision» se disent convaincus «de la nécessité urgente de séparer complètement l’État des médias et de fonder le marché des médias sur des bases contractuelles et volontaires». Leur texte, qui sera soumis au peuple le 4 mars prochain, propose donc à la population de rendre cette taxe forfaitaire facultative. Et de soulager, disent-ils, les citoyens d’une dépense onéreuse.

Côté romand, les initiants font pour l’instant des émules du côté de l’UDC Vaud, qui s’est nettement prononcée en leur faveur. Les Jeunes PLR vaudois se sont également montrés séduits. Parmi ces derniers, beaucoup dénoncent le prix élevé de la redevance et disent ne pas vouloir payer pour des médias qu’ils ne consultent guère. Les autres partis se montrent, eux, beaucoup plus réticents et refusent pour l’instant tous un texte qui contribuerait à leurs yeux à détruire une offre médiatique riche, diversifiée et indispensable à la démocratie. R.ET.

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