Pourquoi des grandes fortunes quittent Genève

ExodeLassés d’être trop taxés, des riches abandonnent les bords du Rhône. Destination Monaco, la Belgique, Dubaï ou la Suisse centrale. Des avocats sonnent le tocsin.

Monaco reste une destination prisée des riches. Mais le Rocher peut aussi être oppressant.

Monaco reste une destination prisée des riches. Mais le Rocher peut aussi être oppressant. Image: GETTY IMAGES

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Monaco, son Rocher, sa famille princière, ses palmiers. Dubaï, sa tour – la plus haute du monde –, son émir, ses cocotiers. Ou même Wollerau (SZ), commune surplombant le lac de Zurich. Autant de paradis fiscaux qui aimantent les riches.

Les palmiers, le financier Maurice Benezra peut presque les contempler depuis ses bureaux monégasques, sis Boulevard des Moulins. En 2015, il a quitté Genève pour s’établir sur le Rocher. Il y a dix-huit mois, c’est l’avocate genevoise Dominique Amaudruz, administratrice de Groupe Minoteries, seul meunier suisse coté en Bourse, qui a aussi choisi de s’établir dans ce paradis fiscal. Ils y rejoignent de nombreux financiers, héritiers de grosses fortunes et promoteurs immobiliers. Aucune de ces personnes n’a souhaité expliquer en détail les raisons de son départ. Pas plus que l’avocat Louis Waltenspühl, domicilié désormais à Zoug, le négociant genevois Serge Nordmann, qui a quant à lui opté pour la commune de Wollerau (SZ), ou encore le promoteur immobilier Francis Minkoff – dont la fortune se situe entre 400 et 500 millions de francs selon le magazine Bilan – qui réside à Crans-Montana.


Lire aussi l'éditorial: Genève et ses problèmes de riches


Sur le plan fiscal, le calcul est vite fait: une fortune de 2 millions de francs est taxée à hauteur de 1,01% à Genève et de 0,15% à Wollerau. Quant au Valais, il est plus gourmand que les cantons de Suisse centrale, mais moins que Genève, champion toutes catégories dans le cas des grosses fortunes, supérieures à 5 millions de francs (lire notre infographie).

«Je confirme des départs de gros contribuables. Et je confirme que d’autres songent à quitter le canton»

Jean-Blaise Eckert, avocat

Trop, c’est trop. À force d’avoir l’impression d’être tondues comme des moutons, des personnes très fortunées se muent en rusés renards. Et, pendant que leurs conseillers fiscaux dégainent la calculette, ils font leurs bagages. Un ancien banquier de bonne famille vient de s’établir en Suisse centrale. Un financier de la place plie ses chemises et ses costumes. «Je confirme des départs de gros contribuables. Et je confirme que d’autres songent à quitter le canton», résume l’avocat-fiscaliste Jean-Blaise Eckert, associé de l’étude Lenz & Staehelin. «J’ai parmi mes clients et mes connaissances de nombreuses personnes qui sont parties vers des «cieux fiscalement plus cléments» et d’autres qui y songent», abonde un avocat d’affaires à la clientèle huppée.

Dans le cadre de ses activités d’avocat, Ronald Zacharias, candidat au Conseil d’État sous la bannière «GEM-Genève en Marche», ajoute que plusieurs de ses gros clients songent à quitter le canton si la situation devait se déteriorer. Le Genevois étaie son argumentation: «les très riches bénéficiant du bouclier fiscal sont imposés à raison de 60% au titre de l’ICC (ndlr: impôts cantonal et communal), mais il faut ajouter environ 10% d’IFD (Impôt fédéral direct), 10% pour l’AVS et les autres charges sociales si cette personne est indépendante, et 2% d’impôt immobilier complémentaire (+ 1% de rendement notionnel sur le capital)». Total: un minimum de 83%. Ronald Zacharias ne décolère plus: «A Genève, les très riches sont considérés comme des lépreux. La seule différence, c’est qu’ils ne sont pas contagieux».

Ce promoteur immobilier aimerait être soutenu par d’autres personnes fortunées. À ce jour, il est plutôt seul comme Winkelried. Lorsqu’ils acceptent de s’épancher, les riches citent surtout d’autres raisons. Un promoteur genevois avait assuré dans ces colonnes, en juin 2015, s’être agrippé sur le Rocher par amour du bridge, ce qui fait encore gausser les milieux immobiliers locaux. Tout au plus chuchotent-ils que l’aspect fiscal « ne gâte rien». Comme une cerise posée sur un baba au rhum.

Au Département des finances (DF), on ne s’alarme pas trop de cette situation. «Pour ce qui est des arrivées et des départs de très gros contribuables, entre 2010 et 2015, il y a eu 25 arrivées et 46 départs de contribuables dont l’impôt est égal ou supérieur à un million de francs. Soit en net une vingtaine de contribuables en moins sur six ans. Nous n’observons pas de tendance spécifique récente», détaille Roland Godel, secrétaire général au DF.

En 2016, 35% de l’impôt sur le revenu et la fortune est généré par 1% des contribuables les plus riches. Les personnes fortunées qui commencent à compter plus attentivement leurs sous, celles qui bénéficient du bouclier fiscal introduit en 2011, sont presque deux fois plus nombreuses: 3000 en 2015, contre 1600 quatre ans auparavant.

Et vers quels cieux fiscaux plus cléments se rendent les Suisses? Comme dans le jeu de l’oie, après un passage par la case «Valais» ou «Schwytz», histoire, comme le lâche un avocat d’affaires, de «disparaître déjà un peu du radar du fisc genevois», ils s’établissent ensuite à l’étranger.

À Londres, les étrangers ne paient des impôts que sur les affaires qu’ils font en Grande-Bretagne. La Belgique est très accueillante. À Dubaï, on ne verse pratiquement rien. Le Portugal a instauré une exemption de dix ans. Et l’Italie se joint aussi au festin, en proposant sous certaines conditions un forfait annuel de 100 000 euros. Monaco reste une destination prisée. Mais le Rocher peut aussi être oppressant. Si loin de Dieu et si près de la France… Une fois qu’on y a arpenté le Musée océanographique, on peut s’y ennuyer. Et rêver des bords du Léman. (TDG)

Créé: 13.02.2018, 20h45

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