Comment les Suisses ratent le coche en Afrique

BusinessLa frilosité des banques helvétiques, notamment genevoises, force de nombreux entrepreneurs à se détourner de ce continent en croissance. L’État est sommé de réagir.

La Côte d’Ivoire – ici le port de San Pedro – figure parmi une dizaine de pays pour lesquels le numéro un bancaire helvétique n’offre à leurs habitants qu’une partie de sa gamme de services de gestion de fortune.

La Côte d’Ivoire – ici le port de San Pedro – figure parmi une dizaine de pays pour lesquels le numéro un bancaire helvétique n’offre à leurs habitants qu’une partie de sa gamme de services de gestion de fortune. Image: LUC GNAGO

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Dix mille francs par an. C’est le montant qu’a demandé la Banque Cantonale de Genève à une PME genevoise à la fin de février pour ouvrir un compte lié à ses activités en Afrique. L’entreprise a décliné l’offre, jugée faramineuse, et trouvé un autre partenaire financier dans le continent pour un prix abordable.

À Nyon, le groupe TLC, lui, a pu trouver une banque suisse pour l’accompagner dans le golfe de Guinée. Mais seulement après s’être imposé en acteur de référence dans la logistique parapétrolière. «TLC n’existerait pas aujourd’hui si ma femme et moi n’avions pas tout injecté de notre poche au départ», indique son patron, Philippe Masserey, qui emploie 200 personnes.

Pour une société suisse, investir en Afrique est particulièrement difficile car les banques – ces partenaires clés – s’y montrent terriblement frileuses. Les règles de compliance (conformité) édictées après la crise financière ont incité la plupart des banques dans le monde, dont les suisses, à imposer des conditions draconiennes aux clients qui s’aventurent au sud du Sahara.

Postulat au parlement

Trop, selon un nombre croissant d’observateurs. La Suisse, pays d’exportateurs, doit à leur avis se positionner dans ce continent en forte croissance et où ses concurrents – pas seulement la Chine – se montrent pragmatiques.

«Quel est l’impact des réglementations suisses sur les possibilités d’investissement de nos PME en Afrique?» La question a été posée à Berne par Isabelle Chevalley, députée Vert’libérale, dans un postulat. «Des entreprises suisses se retirent de l’Afrique, indique la parlementaire. J’aimerais qu’on identifie les freins.» Dans une interpellation l’an dernier, un autre député s’inquiète des conséquences du de-banking (clôture de relation bancaire) et du de-risking (élimination des risques) dans les contextes fragiles. Le Conseil fédéral doit publier un rapport sur ces questions.

Les freins, selon notre enquête, se trouvent dans la banque commerciale, le trade finance (lire ci-dessous) et la gestion de fortune. Face aux régulations, les contrées jugées risquées sont quasi rayées des listes. Même des actions anodines – comme l’ouverture d’un compte lié à la gestion d’une lettre de crédit – font l’objet d’une grosse enquête.

«Les géants comme Nestlé (ndlr: ou le groupe genevois MSC, dont un des navires illustre cet article), vu leur taille, trouvent des solutions», indique Bernard Stoessel, cofondateur de la société Glosya et ex-directeur du desk Afrique chez UBS à Genève (un bureau qui n’existe plus). «Les PME, par contre, font face à des frais de tenue de compte exorbitants, elles paient les pots cassés des fonds de Mobutu.» Dans la gestion de fortune, UBS propose ses services dans une dizaine de pays sur les 54 que recense le continent. L’Angola n’en fait pas partie: ses ressortissants ne peuvent pas travailler avec le numéro un bancaire helvétique. La Côte d’Ivoire, autre contrée en verve, figure parmi une dizaine de pays pour lesquels UBS n’offre à leurs habitants qu’une partie de sa gamme de services de gestion de fortune. Les velléités dans ce domaine de la banque suisse de se développer en Afrique, comme elle l’a fait en Asie, auraient été refroidies par la crise, selon une source, ce qu’elle dément.

«Le Swiss finish va trop loin»

«Il faut un montant d’au moins 50 millions de francs à gérer pour que ça vaille la peine», prévient une autre source. HSBC Private Bank (Suisse) SA, active il y a une décennie dans 150 pays, ne vise plus que vingt marchés, tous non africains. Plusieurs autres maisons genevoises, comme Crédit Agricole (Suisse) SA, ont fermé leur desk Afrique.

«La Suisse risque de se fermer pas mal de marchés par son extrême rigueur», estime Pascale Jeannin Perez, directrice d’ISC, un cabinet de conseil domicilié au centre-ville. «Le Swiss finish (ndlr: un surplus de règles que les Suisses s’imposent pour faire bonne figure) va trop loin, selon Bernard Stoessel. Pour faire des affaires, on doit prendre un risque, c’est ça être entrepreneur, sinon on passe à côté.» «L’État n’est pas assez interventionniste, renchérit Philippe Masserey. Il doit en faire plus pour stimuler nos banques dans les marchés émergents.» Et s’inspirer, dit-il, de Paris, Pékin et Washington, qui accompagnent leurs entreprises outre-mer. Pour que les nombreux voyages ministériels suisses en Afrique et la tenue à Genève de le Africa CEO Forum, un congrès phare, aient un impact durable, les conditions-cadres doivent s’améliorer, selon lui.

Des points de vue qu’on ne partage pas forcément à Berne. «Les banques internationales appliquent les mêmes standards de lutte contre le blanchiment d’argent et le financement du terrorisme, ce n’est pas une spécificité suisse», selon une porte-parole du Secrétariat d’État aux questions financières internationales. La Confédération, souligne-t-elle, dirige un groupe de travail international pour contrecarrer le déclin des relations de correspondance bancaires dans les pays à risque.

En attendant, des PME suisses contournent les banques helvétiques – beaucoup se tournent vers des établissements mauriciens ou français – ou font sans banque. La société genevoise Swiss Water Power International, spécialisée dans les installations sanitaires, discute ainsi avec des opérateurs téléphoniques pour préfinancer des bornes à eau dans le Sahel. Les opérateurs sont d’autant plus intéressés que, pour acheter l’eau, les clients paieraient avec leur téléphone, et une commission serait prélevée. Les paiements mobiles, non liés à un compte bancaire, sont prisés du Zimbabwe au Sénégal. (TDG)

Créé: 17.05.2018, 19h40

«Ce contexte pénalise les PME»

Trois questions à Stéphane Graber, secrétaire général de la Swiss Trading and Shipping Association.

Que pensez-vous du postulat d’Isabelle Chevalley?

Il est bienvenu car il faut s’interroger sur l’impact des règles bancaires qui se sont imposées ces dix dernières années. En Europe, les négociants en matières premières tendent à travailler de près avec les banques. Or celles-ci, face aux réglementations toujours plus strictes, peinent à les financer de manière rentable. Traditionnellement, quand une société genevoise voulait acheter du cacao au Ghana, elle sollicitait une banque, qui en contrepartie du financement devenait propriétaire de la cargaison le temps du transport, avant sa revente. Les nouvelles règles rendent cette activité plus coûteuse, diminuent les marges et poussent les banques à redimensionner leurs activités.

Ce repli est-il compensé par l’arrivée de nouveaux acteurs?

En partie. D’autres acteurs, comme le singapourien EFA Merchant Finance, des banques qui n’étaient pas ou peu présentes en Suisse ou les banques de développement (comme la Banque mondiale), proposent des modèles alternatifs, sans éviter une consolidation du secteur. Ce contexte pénalise surtout les PME en Suisse et dans les pays partenaires, en Afrique notamment. Les multinationales, qui peuvent compter sur des bilans plus importants et des économies d’échelle, sont moins menacées.

Les entreprises à l’étranger sont-elles confrontées à des défis similaires?

Les règles évoluent vite, il est difficile d’y voir clair. Mais c’est tout le problème, car s’agissant d’une activité mondiale, il faut garantir une concurrence équilibrée. Les États-Unis font marche arrière désormais. Ils se rendent compte que les règles qu’ils ont imposées au reste du monde cette dernière décennie sont allées trop loin et coûtent cher pour un résultat discutable. À nous de trouver le bon équilibre. Entre la gestion des risques et le renforcement de l’activité, il est difficile de voir si on l’a trouvé. R.ET.

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