«Nous voulons moins dépendre des énergies non renouvelables»

Industrie des parfums et arômesLe groupe genevois Firmenich délaisse le pétrole au profit de la canne à sucre. Son nouveau CEO, Gilbert Ghostine, s’explique.

Bérangère Magarinos-Ruchat, en charge du développement durable, et Gilbert Ghostine, nouveau CEO de Firmenich, se sont fixé un objectif d’ici à 2020: réduire de 20% les émissions de CO2 et de 25% l’utilisation d’eau.

Bérangère Magarinos-Ruchat, en charge du développement durable, et Gilbert Ghostine, nouveau CEO de Firmenich, se sont fixé un objectif d’ici à 2020: réduire de 20% les émissions de CO2 et de 25% l’utilisation d’eau. Image: Laurent Guiraud

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Il est des révolutions qui taisent leur nom, car elles sont silencieuses. Encore barricadé derrière sa légendaire discrétion, le groupe industriel genevois Firmenich mue cependant petit à petit. Cet industriel qui a bâti son histoire sur la chimie s’intéresse ainsi de plus en plus à la biotechnologie.

La firme finance aussi une chaire en neurosciences (lire ci-dessous) pour mieux comprendre le monde des goûts et des odeurs. Après 120 ans d’existence, cette multinationale est, pour la première fois de son histoire, dirigée par un homme qui n’est pas issu de la famille Firmenich: le Libanais Gilbert Ghostine. Interview.

Comment se déroule la marche des affaires?

Bien. Nous sommes devenus en 2015 leader mondial dans le domaine de la parfumerie fine, avant Givaudan qui nous avait devancés en 2007 après le rachat du groupe Quest. De manière globale, l’année commence fort pour nous, avec une belle progression au niveau global, en particulier grâce à notre créativité et notre innovation. Nous avons par exemple lancé sur le marché l’an dernier notre premier ingrédient – à base de canne à sucre – issu de la biotechnologie, et qui a remporté un franc succès cette année.

Pourquoi la canne à sucre?

Nous l’utilisons comme biomasse pour fabriquer notre tout dernier ingrédient, Clearwood®, qui se rapproche du patchouli, au lieu d’utiliser une énergie fossile telle que le pétrole. Cela fait partie de notre volonté de moins dépendre des énergies non renouvelables. De manière globale, nos activités de recherche représentent 10% de notre chiffre d’affaires, soit 300 millions de francs.

Firmenich ne risque-t-il pas d’engloutir d’énormes moyens dans la R&D alors que ces activités devraient aussi être supportées par ses clients, les grands groupes de la cosmétique et de l’alimentation?

Les activités de R&D représentent le cœur de notre métier. Nous devons sans cesse être à l’écoute de nos clients comme des consommateurs. Nous le faisons depuis 120 ans. Nous comprenons leurs besoins et cherchons à les identifier, en amont. Mais nous devons aussi choisir dans quels domaines nous comptons porter l’accent.

Et sur quoi porte votre choix?

Nous voulons notamment lutter contre l’obésité. Ce n’est pas facile car les gens se sont habitués au goût sucré ou salé des produits alimentaires. Mais, grâce aux technologies de modulation du goût que nous développons pour nos clients, ils pourront réduire de 50% l’emploi de matières grasses, de sucre dans des boissons, de sel dans des soupes ou d’autres mets.

Vous vous qualifiez d’entreprise «durable». En quoi l’êtes-vous?

Firmenich est une entreprise familiale qui s’inscrit dans la durée. Ces derniers mois, la nature nous a envoyé de nombreux signaux d’alerte. La canicule de l’été et le mois d’octobre le plus chaud de ces 136 dernières années. Nous devons être attentifs à cela.

Mais comment un industriel par définition gourmand en énergie peut-il participer à ce combat pour préserver l’état de la planète?

Nous rentrons de Paris, où nous avons assisté aux réunions de la COP21. En cinq ans, entre 2010 et 2015, nous avons réduit nos émissions de CO2 de 14,5%, notre consommation d’énergie de 11,9% et nos déchets en décharge de 15,7%.

Vous avez aussi signé un partenariat avec la Fondation Bill et Melinda Gates, qui est pourtant l’un des principaux actionnaires de votre rival Givaudan. Pourquoi?

La Fondation Bill et Melinda Gates s’intéresse beaucoup à l’état de santé des populations, en particulier dans les pays du Sud. L’enjeu est important car 2,5 milliards de personnes vivent dans de mauvaises conditions, et 760 000 enfants âgés de moins de cinq ans meurent chaque année de maladies ou de diarrhées liées au manque d’hygiène. Nous avons donc créé un fonds commun, à 50%-50%, afin de développer des molécules pour contrer les mauvaises odeurs. Cette recherche est menée largement ici, à Genève.

Firmenich se base beaucoup sur la recherche. Vaut-il encore la peine de maintenir 28 sites de production? Des ventes d’usines à des industriels capables de maintenir vos standards sont-elles envisagées?

Ce n’est pas à l’ordre du jour. Ces sites sont très importants pour notre entreprise, en particulier dans le domaine de la propriété intellectuelle. Ils abritent nos formules. Nous en sommes responsables vis-à-vis de nos clients avec qui nous avons noué des partenariats depuis des dizaines d’années. En confiant ces sites à d’autres industriels, nous ne pourrions plus garantir la confidentialité liée à nos produits, ce qui représente justement notre force et notre crédibilité.

Quitte à maintenir trois usines à Genève?

Nous avons investi 55 millions dans notre site de production de parfumerie à Meyrin, durant ces derniers dix-huit mois. Nous allons garder trois usines ici, à Genève, dédiées à la parfumerie, aux arômes et aux ingrédients.


La chasse aux goûts et aux odeurs

Des compagnies comme Firmenich ou son rival Givaudan, devenu indépendant depuis qu’il a coupé le cordon ombilical qui le reliait au géant bâlois Roche, sont spécialisés dans les arômes et les parfums. Des domaines sensibles dans ces temps où de nombreux groupes alimentaires – à l’exemple de Nestlé ou Unilever – se sont engagés à réduire la teneur en sel, sucre ou graisses saturées de leurs produits. Chez Firmenich, l’objectif est ambitieux: grâce aux technologies de modulation du goût développées pour les clients de Firmenich, ceux-ci pourront réduire de 50% l’emploi de sucre, de sel ou de matières grasses. Dans ce cadre, afin de mieux comprendre les mécanismes qui nous poussent à nous empiffrer de crèmes glacées ou de cacahuètes, le groupe a financé une chaire en neurosciences, à l’EPFL. Cette chaire sera située dans le Campus Biotech de Sécheron. C’est à Genève qu’est situé le principal pôle de Recherche et Développement de la multinationale au niveau mondial. «80% de notre propriété intellectuelle est créée en Suisse», précise Nollaig Forrest, en charge de la communication de la compagnie. La firme maintient aussi des centres de recherche dans le New Jersey, à Shanghai et en Inde. Menthe de Californie, vanille de Madagascar ou d’Ouganda, racines de Vétiver d’Haïti, patchouli d’Indonésie, café du Brésil, rose de Grasse: les ingrédients naturels servant à fabriquer les parfums et les arômes de Firmenich proviennent des quatre coins de la planète et sont récoltés dans des lieux parfois très reculés.

(TDG)

Créé: 20.12.2015, 16h29

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En chiffres

Fondé en 1895, Firmenich est le numéro deux mondial dans le domaine des parfums et des arômes, derrière le groupe suisse Givaudan (aussi basé à Genève), l’américain IFF et l’allemand Symrise. Firmenich emploie environ 6000 personnes, dont 1500 à Genève. Le groupe exploite 28 sites de production (sept en Europe, six aux Etats-Unis, quatre en Amérique latine et huit en Asie). La compagnie réalise un chiffre d’affaires de 3 milliards de francs. Depuis 1989, ses ventes progressent en moyenne de 7% par an.

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