La bataille du gaz fait rage en Méditerranée orientale

EnergiesUn pipeline turco-russe inauguré. Un autre projeté par Israël, Chypre et la Grèce. Branle-bas énergétique au Proche-Orient.

Infographie d'Isabelle Caudullo.

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La nouvelle est passée inaperçue. Elle est pourtant au cœur de la bataille stratégique qui se joue entre Russie et Union européenne. Le 19 novembre, pas moins de 4000 invités se sont réunis à l’hôtel Hilton à Istanbul pour assister à l’inauguration en grande pompe, par les présidents Vladimir Poutine et Recep Tayyip Erdogan, du principal tronçon du gazoduc TurkStream, qui parcourt 930 km sous la mer Noire et permettra dès la fin de 2019 d’acheminer vers l’Europe plus de 30 milliards de mètres cubes de gaz russe par an… sans passer par l’Ukraine!

Or, pour l’Europe, c’est à la fois un sujet de soulagement et une source d’inquiétude. Tout comme le gazoduc Nord Stream, qui relie la Russie à l’Allemagne par la mer Baltique en évitant la Pologne, le TurkStream devrait rendre les fournitures de gaz plus fiables et donc renforcer l’influence de Moscou, plus grand fournisseur du Vieux-Continent. Du coup, l’UE cherche depuis des années à diversifier ses sources d’énergie pour ne pas devenir encore plus dépendante. Bruxelles ne cache pas son intérêt pour le projet de gazoduc reliant le grand bassin gazier récemment découvert en Méditerranée orientale. Bref, la bataille énergétique a bel et bien commencé.

Le partenariat turco-russe

En inaugurant le tronçon sous-marin du gazoduc TurkStream, Vladimir Poutine a vanté le «renforcement du partenariat» entre Moscou et Ankara. Voilà que la Turquie, membre de l’OTAN, se lie durablement à la Russie au moment où ses relations sont particulièrement tendues avec les États-Unis.

Le nouveau gazoduc sera opérationnel à la fin de 2019, il ne reste plus que la partie terrestre à construire en Turquie. La Russie espère ensuite le prolonger vers l’Union européenne, par exemple en collaboration avec la compagnie grecque Depa et la firme italienne Edison. Ou alors par la Bulgarie, où le parlement a approuvé une nouvelle stratégie énergétique prévoyant la construction d’un pipeline de près de 500 km pour que le gaz russe du TurkStream parvienne jusqu’en Serbie, d’où il serait transporté vers la Hongrie et l’Autriche…

À Washington, parallèlement, le chef de la diplomatie Mike Pompeo a promis de combattre le projet Nord Stream 2, qui augmenterait la capacité sous la mer Baltique et ce faisant «sous-estime la sécurité stratégique et économique de l’Ukraine». Parallèlement, la Pologne a signé au début de novembre deux contrats à long terme avec des sociétés américaines pour la livraison de gaz naturel liquéfié (GNL), histoire de compenser la fin du contrat avec le géant russe Gazprom en 2022.

L’alliance Israël-Chypre-Grèce

Pour ne pas être pieds et poings liés à la Russie, qui couvre à elle seule 35% des besoins en gaz du Vieux-Continent, Bruxelles cherche donc à diversifier ses sources d’énergie. Or, ces dernières années, une série de champs gaziers ont été découverts en Méditerranée orientale. Cela a débouché sur le projet de pipeline sous-marin EastMed, qui relierait les champs israéliens Léviathan et Tamar, ainsi que le champ chypriote Aphrodite, à la Grèce puis à l’Italie.

Juste avant Noël, le premier ministre israélien Benyamin Netanyahou a assuré qu’un accord serait signé en 2019 avec son homologue grec Alexis Tsipras et le président chypriote Nicos Anastasiades en vue de la construction de ce gazoduc, qui devrait transporter annuellement entre 9 et 12 milliards de mètres cubes de gaz. Sa construction prendrait six ou sept ans et coûterait plus de 6 milliards d’euros, financés en partie par l’Union européenne.

Mais ce projet est menacé par Ankara, seule capitale à reconnaître la République turque de Chypre du Nord, qui veut empêcher tout développement dans les eaux territoriales de l’île, divisée à défaut de traité de paix garantissant les droits des uns et des autres. Pas question non plus de laisser installer un gazoduc dans les profondeurs de la Méditerranée. Quant au vieux projet de pipeline sous-marin entre Israël et la Turquie, il est au point mort en raison des tensions entre ces deux États.

Du côté de Moscou, la stratégie est différente. Le géant russe Gazprom, dont l’État est l’actionnaire majoritaire, tente d’investir dans le gaz israélien, pour garder la main sur d’éventuelles exportations vers l’Europe. Un investissement évidemment combattu par les États-Unis!

L’alternative égyptienne

C’est là qu’entre en jeu l’Égypte, qui souhaite devenir le «hub» énergétique de la région. Le pays le plus peuplé du monde arabe a lui aussi découvert du gaz dans ses eaux. Depuis la fin de 2017, quatre nouveaux champs offshore ont été mis en exploitation: Zohr, puis Atoll, Noros et Alexandrie. Les surplus peuvent être exportés sur des méthaniers quittant les ports de Damiette et Edkou, où des infrastructures coûteuses permettent de liquéfier le gaz naturel.

Or, Le Caire vient justement de signer des accords avec Israël et Chypre pour importer à terme leur gaz naturel, le liquéfier et l’exporter ensuite vers l’Europe. Une solution immédiate et peu onéreuse, surtout pour Israël, qui dispose déjà d’un gazoduc sous-marin entre la ville d’Ashkelon et le Sinaï égyptien. Il reste que, là aussi, la Russie avance ses pions. La société Rosneft possède 30% des parts dans l’exploitation du gisement de Zohr…

L’inconnue syrienne

La décennie à venir pourrait encore compliquer la donne. La Syrie de Bachar el-Assad, qui espérait démarrer l’exploration de ses eaux territoriales au début de 2019, a déjà signé avec des «pays amis», dont la Russie (à travers la compagnie Soyuzneftegaz dirigée par l’ex-ministre de l’Énergie), des droits sur cinq zones offshore. Le Liban, lui aussi, a signé en février un contrat avec un consortium auquel participe la société russe Novatek. Enfin, mentionnons encore la découverte en 2010, au large de la bande de Gaza, d’un champ gazier qui aurait théoriquement pu être exploité par l’Autorité palestinienne et couvrir les besoins énergétiques de la population… si le territoire côtier n’était pas tombé sous le contrôle des islamistes du Hamas en 2007. (TDG)

Créé: 06.01.2019, 16h30

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