La Russie veut renverser la domination du dollar

DevisesEn toute discrétion, Poutine a ordonné la vente de la quasi-totalité des obligations américaines en mains russes.

Le maître du Kremlin cherche à modifier l’ordre financier de la planète en réduisant la dépendance de la Russie au billet vert. Le puissant allié chinois a aussi commencé à se «dédollariser».

Le maître du Kremlin cherche à modifier l’ordre financier de la planète en réduisant la dépendance de la Russie au billet vert. Le puissant allié chinois a aussi commencé à se «dédollariser». Image: Reuters

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Même avec de mauvaises cartes en main, Vladimir Poutine est passé maître pour gagner au poker. Le président russe a une nouvelle fois démontré son don pour la stratégie lors de sa rencontre avec Donald Trump il y a une semaine à Helsinki. Se présentant en partenaire à égalité avec les États-Unis, il a su faire oublier qu’il préside aux destinées d’un nain, l’économie américaine étant douze fois plus importante que celle de la Russie.

Pourtant, une partie de ce coup de bluff a depuis été révélée au grand jour et souligne à quel point Vladimir Poutine ne fait pas confiance à son homologue Donald Trump. Pour s’en convaincre, il suffit d’examiner les derniers chiffres publiés par le Ministère américain des finances: Moscou s’est presque entièrement défait de ses obligations américaines. En mai, le Kremlin a vendu 69% des bons du Trésor qu’il détenait. Et ce, après avoir les avoir déjà divisés par deux en avril. En deux mois, Moscou a ainsi vendu pour 81,1 milliards de dollars d’obligations américaines, faisant du même coup sursauter les marchés. Les rendements sur ces mêmes obligations à dix ans ont grimpé de 2,7 à 3,1%. Si les experts se sont d’abord interrogés sur l’origine de cette hausse, la réponse tient aujourd’hui en deux mots: Vladimir Poutine.

Désormais, les obligations américaines détenues par la Russie ne totalisent que 14,9 milliards de dollars, très loin d’un pic évalué à 176 milliards. Moscou ne figure ainsi même plus sur la liste des créanciers les plus importants de Washington, puisqu’il faut pour cela détenir au moins 30 milliards de bons étasuniens.

Le pivot de Moscou

«Un effondrement aussi violent est à peine croyable. J’ai d’abord cru à une erreur statistique, explique Robert Sinche, stratège chez Amherst Pierpont Securities. Mais derrière ces ventes drastiques se cachent bien des motivations avant tout politiques. Poutine aimerait se rendre plus indépendant du dollar et reconfigurer les réserves de devises de son pays.»

Sur le plan économique, ces ventes sont tout sauf rationnelles car le prix du pétrole, libellé en dollars, connaît une courbe ascendante. Depuis juin 2017, le prix du baril a bondi d’au moins 50%. En parallèle, les réserves de devises de la Russie ont augmenté de 60% pour atteindre 460 milliards de dollars. Le pays, avec sa production journalière de onze millions de barils, est le plus grand producteur mondial.

Mais le moment choisi pour vendre ces obligations américaines indique bien que Moscou est en passe d’opérer un pivot stratégique aux motivations politiques. En avril, Washington a imposé des sanctions de façon totalement inattendue contre le groupe Rusal. Conséquence pour le géant de l’aluminium: s’il pouvait toujours vendre sa production à l’étranger, il était condamné à ne plus pouvoir toucher d’intérêts sur ses obligations en dollars. Aux yeux de Vladimir Poutine, cela démontrait de manière éclatante à quel point l’économie russe est vulnérable et dépend des bonnes grâces de Washington.

«L’Amérique se sert du dollar comme d’une arme, analyse Charles Gave, stratège chez GK Research. Elle peut interdire d’un trait de plume des transactions mondiales qui doivent être payées en dollars.»

L’or est apatride

Consciente du problème, la Banque centrale russe a augmenté de façon constante ses réserves d’or ces dix dernières années, jusqu’à les faire quadrupler. Désormais, ses stocks comptent 1890 tonnes de ce métal précieux, fait inédit depuis la fin de l’Union soviétique.

Contrairement au dollar, l’or est apatride. Aucun gouvernement ne le contrôle, ce qui en fait un recours prisé par les régimes autoritaires. «Lors d’une prochaine phase de la guerre commerciale à laquelle nous assistons, les États-Unis pourraient restreindre la disponibilité du dollar, avec des conséquences massives pour le reste du monde», affirme Charles Gave.

Or le système financier mondial repose sur la devise américaine. La majorité des flux de paiements se font en dollars. Washington peut mettre son veto et exclure un acteur à n’importe quelle étape d’une transaction. À elle seule, cette menace est si efficace que personne ne souhaite froisser les États-Unis, car quiconque veut acheter du pétrole a besoin de dollars. C’est notamment ce qui rend les sanctions américaines contre l’Iran si puissantes.

Et aucune alternative à la domination du dollar ne se dessine. L’euro n’y est pas parvenu et ne totalise que 20% des réserves de devises mondiales, contre 62,5% pour son concurrent américain. C’est pour cette raison que Vladimir Poutine semble employer ses pétrodollars pour modifier l’ordre financier de la planète. «Il a annoncé vouloir diversifier encore plus ses réserves», souligne Robert Sinche.

La Chine dit adieu au dollar

Le président russe a de puissants alliés. La Chine a commencé à se «dédollariser», c’est-à-dire à réduire sa dépendance face à la monnaie américaine. Depuis le début de l’année, les contrats sur le pétrole conclus à la Bourse de Shanghai sont libellés en yuan.

Certes, pour l’heure, Pékin tient encore fermement à ses dettes américaines. En mai, la République populaire a ajouté 1,2 milliard de dollars à ses réserves. Désormais, elle détient une montagne de papiers totalisant 1200 milliards de dollars, soit un cinquième de toute la dette américaine en mains étrangères.

Il est probable que le gouvernement chinois la conserve comme un atout dans la guerre commerciale. Contrairement à la Russie, ce moyen de pression au montant astronomique assure à la Chine de ne pas avoir besoin de bluffer face à Washington.

LENA - Leading European Newspaper Alliance (TDG)

Créé: 22.07.2018, 21h51

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