L'arrivée de deux banques chinoises à Genève est actée

Relations diplomatiquesEn poste depuis deux ans, Wenbing Geng réagit aux épisodes qui ont agité la relation entre les deux pays ces derniers mois.

Wembing Geng, ambassadeur chinois: «Je suis assez fasciné par le système de démocratie directe.

Wembing Geng, ambassadeur chinois: «Je suis assez fasciné par le système de démocratie directe. Image: Adrian Moser

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C'est en Suisse que le jeune diplomate Geng a foulé pour la première fois le sol d'un pays étranger, en 1988, en rejoignant sa première mission à Beyrouth. De retour à Berne depuis février 2016 en tant qu’ambassadeur, il livre son regard sur la Suisse et son pays, dans un français parfait.

La Chine fait peur. Comment réagissez-vous aux appels en Europe – Angela Merkel, l’UDC en Suisse – pour restreindre les rachats par des entreprises d’État chinoises?

N'ayez pas peur. L'Italie reste le pays européen dans lequel la Chine investit le plus, la Suisse n'arrive qu'au sixième rang. Je ne nie pas que les investissements chinois se soient multipliés en Suisse depuis ma prise de fonction il y a deux ans, pour totaliser 60 milliards (ndlr: le seul rachat du géant agrochimique Syngenta a coûté plus de 40 milliards) . Et je constate à quel point cela a fait ressortir les vieux préjugés à l'encontre des Chinois, dont nous avons souffert. Certains à Beijing ont souligné qu'il y avait eu trop de bruit, trop de peurs. Un paradoxe ne cesse de m'étonner: les responsables helvétiques pressent de tous côtés la Chine pour investir dans leur pays; puis, quand c'est fait, ne nous épargnent aucune critique…

La crainte, après Syngenta, reste que ces rachats reflètent une stratégie de conquête planifiée…

J'entends ces commentaires faisant de Syngenta un pion clé pour la Chine et permettant d'instrumentaliser un péril chinois dans les médias. Mais, non ce n'est pas le gouvernement qui tire ce type de ficelles, tandis que son ambassadeur négocierait en sous-main. Sur 80 prises de participations en Suisse, deux ont été le fait de groupes étatiques. En revanche, oui, ces rachats éclairent la volonté d'un pays de voir ses grands groupes, qui ont appris à nager dans le Yang-Tse, rejoindre le grand océan du monde des affaires.

«Addax? Ce qui reste inacceptable, ce n'est pas qu'il y ait eu une enquête...»

Quid de la fermeture de l’antenne de Sinopec – Addax Petroleum, 180 employés – à l’issue d’une enquête pour corruption au Nigeria de la justice genevoise? Une mesure de représailles?

Ce dossier douloureux, qui a brouillé la coopération entre la Chine et Genève est refermé. Je ne souhaite pas revenir sur les détails de cette affaire, sur laquelle mon avis est fait. Ce qui reste inacceptable ce n'est pas qu'il y ait eu une enquête. Mais la façon dont on traite une entreprise chinoise lorsqu'un problème surgit – en convoquant les médias pour attiser le ressentiment populaire. Vengeance? Je ne vois pas très bien ce qu'il y aurait à retirer de cette fermeture… Et, si tel était vraiment le cas, je n'irais pas le 15 mai prochain à Genève, dans le même immeuble, afin d'y inaugurer l'installation du géant (ndlr: étatique) céréalier Cofco.

Ce scandale ne menace pas les implantations, à Genève, de la Banque de Chine et de la Banque agricole de Chine?

Leurs responsables m'ont confirmé que la décision était actée, la balle est toujours dans le camp des autorités de régulation bancaire chinoises. Le dossier le plus avancé est celui de la Banque de Chine. Je souhaite que cela aille vite car le président Xi Jin-Ping est au courant de ces dossiers, évoqué avec le président François Longchamp à Genève (Ndlr: il y a un an). Dans les deux cas, on ne parle pas de simples représentations, mais de filiales avec un bâtiment et des effectifs similaires à ceux de la Banque chinoise de l'industrie et de la construction (ICBC) à Zurich (Ndlr: soit une cinquantaine de personnes)

«La Banque de Chine à Genève? Une erreur de casting qui aura coûté près d'un demi-milliard»

Le souvenir cuisant de la première tentative à Genève de la Banque de Chine, s'est estompé?

Nous avons essuyé un échec. Notamment en recrutant le mauvais responsable pour cette filiale - ce qui me reste en tête est l'aménagement d'un bureau hors de prix du bureau, impensable pour une banque appartenant à l'État chinois. Cette erreur de casting aura coûté près d'un demi-milliard de francs, mais elle n'était pas du ressort de Genève.

Ces déroutes ne reflètent-elles pas la difficulté des sociétés chinoises à s’adapter au «management» anglo-saxon, à ses exigences légales?

A titre personnel, j'estime que ce sont des leçons que l'on doit accepter - afin que nos chefs d'entreprise acquièrent de la maturité. Nous avons une culture différente avec l'Occident et il est crucial que nos entrepreneurs accumulent les expériences - pas toujours heureuses - pour s'internationaliser.

Ce passif menace-t-il la pérennité des vols directs d'Air China - que l'on dit peu remplis - à partir de Cointrin?

Après le creux de 2016 tout s'est amélioré. Nous avons changé les horaires - un atterrissage matinal convenant mieux aux touristes chinois - et allons affecter un plus gros appareil à la ligne, afin d'accroître la classe affaires. La semaine prochaine nous commencerons à travailler sur un vol Shenzhen-Zurich desservi par Hainan Airlines. Ensuite, nous pourrions étudier un Shanghai-Genève.

«Je pousse pour que les PME suisses viennent en Chine»

Le cœur de votre relation avec la Suisse reste un accord de libre-échange, premier du genre en Europe continentale. Des doutes ont été émis en Suisse sur ses bénéfices concrets… Est-ce un pacte avant tout symbolique?

En moyenne, la Suisse exporte pour 40 milliards de dollars par an vers la Chine, tandis que cette dernière vend pour 3 milliards à la Suisse. Cela ne nous a jamais conduits à parler de déséquilibre de notre côté. Nous sommes en train de discuter une nouvelle version de cet accord et je pousse pour que ce soit, cette fois, les PME suisses qui en profitent. Nous facilitons déjà leur installation dans nos parcs technologiques du Guizhou, du Jiangsu, du Guangdong, du Heilongjian, et maintenant du Shandong. Venez!

Le ministre du Commerce américain est à Pékin pour négocier. L’Organisation mondiale du commerce (OMC) n’a-t-elle donc aucun rôle à jouer dans cette «guerre» commerciale?

Mais c'est ce que souhaite la Chine! Nous avions fait beaucoup d'efforts pour intégrer cette organisation dans les années 90. Je me souviens des réticences au sein du Ministère des affaires étrangères, où l'on craignait que ces règles ne mettent à terre les entreprises chinoises. Aujourd'hui que les Chinois se plient au jeu du commerce international, les pays occidentaux commencent à dire qu'il faut changer les règles… qu'ils ont eux-mêmes rédigées. La Chine est-elle une menace commerciale? Le discours est articulé par toutes les administrations américaines depuis trente ans. Pendant ce temps, sans bruit, la Chine a acheté plus de 1600 Boeing…

Vous prendriez quoi de la Suisse pour le transposer en Chine?

Notre pays est au milieu de sa seconde phase de transformation - après celle de l'ouverture internationale, initiée par Deng Xiao-Ping - et elle intègre des éléments tirés de notre coopération avec la Confédération en matière de formation professionnelle et d'éducation. Mes rapports sur ces aspects sont l'une de mes tâches les plus importantes. Et, à titre personnel, je suis assez fasciné par le système de démocratie directe.

«La Chine, avec son parti unique, peut heurter l'Europe, mais ce système correspond à notre étape de développement»

Démocratie directe? Mais votre système, autoritaire, est à l’opposé du nôtre…

Je conviens que la Chine, avec son parti unique, a un système qui peut heurter en Europe. Mais il correspond à notre étape de développement, et s'inscrit dans notre Histoire difficile. Au fil des réformes, nous instaurons davantage de démocratie, par exemple avec des parlements élus au niveau des communes et des districts.

Ce que vous appréciez en Suisse, n’est-ce pas de parler «business» en fermant les yeux sur les droits de l’homme?

Ces questions ne sont pas étouffées - nous avons chaque année une consultation entre la Suisse et notre représentant au Conseil des droits de l’homme. Oui des citoyens chinois ont été condamnés parce qu'ils ont voulu remettre en cause la direction unique du Parti. Mais oui, la Chine est à une étape cruciale de son développement, elle ne peut se permettre des troubles d'ampleur. Faisons un pas en arrière. Sur 1,3 milliard d'habitants, plus de 600 millions ont été sortis dans la pauvreté et 42 millions suivront ces trois prochaines années. N’est-ce pas là une réalisation en termes de droits de l’homme? Personnellement je me pose la question en voyant ces affiches électorales placardées en Irak ou en Libye sur des façades criblées d'éclats d'obus. Est-ce là l'expression de la démocratie?

Lors d'une récente rencontre, l'ambassadeur américain en Suisse a évoqué des relations «excellentes» avec la Suisse. Vous n'êtes pas loin de faire le même constat. Un pays peut-il être proche de deux grandes puissances qui s'opposent entre elles?

Les relations avec les Etats-Unis sont tendues en ce moment, mais ce ne sont pas les ennemis de la Chine. A mon sens il est normal que la Suisse entretiennent de bonnes relations avec trois puissances cruciales pour elle: l'Union européenne, les Etats-Unis et la Chine.

Créé: 04.05.2018, 21h07

Monsieur anti-corruption de la diplomatie chinoise

Né en 1957, au seuil du «Grand bond en avant», Wenbing Geng est originaire de Nianjing. Cet étudiant en français a affiné sa maîtrise de la langue lors de ses affectations au Liban, en Syrie, aux Seychelles ou au Bénin.

À partir de 2011, il s’est illustré comme secrétaire du «Bureau de la supervision» du Ministère des affaires étrangères; la police interne chargée de traquer la corruption du personnel des ambassades. Une tâche clef dans une administration du président Xi dont le cheval de bataille a été dès le départ la lutte contre une culture du pot-de-vin attisant la colère populaire. «La corruption était un problème extrêmement grave il y a six ans», relate celui qui est arrivé à Berne en février 2016. En cinq ans, les autorités ont «emprisonné pour ce motif plus de 400 hauts fonctionnaires».

Nommé en Suisse pour services rendus, ce dur du système prévient: «nous mènerons la lutte jusqu’au bout». Wenbing Geng sait se faire implacable à l’évocation de Taïwan. Le statu quo dans lequel flotte l’île nationaliste - ni État reconnu, ni province chinoise - «ne pourra se poursuive éternellement», prévient le diplomate. En clair, Taïwan devra réintégrer le giron chinois, «par la force s'il le faut».

P.-A.SA. et P.R.

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