L’Italie veut cacher sa dette avec une monnaie de singe

DetteLe gouvernement émettrait des bons du Trésor pour payer ses fournisseurs. Un moyen de pression sur Bruxelles.

Matteo Salvini est convaincu qu'un accord sera trouvé in extremis.

Matteo Salvini est convaincu qu'un accord sera trouvé in extremis. Image: Reuters

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Comment payer les dettes de l’administration italienne sans dépenser un euro? Rien de plus simple: il suffit de créer une monnaie alternative et éviter ainsi d’augmenter la gigantesque dette transalpine (132,2% du PIB). Une idée étrange proposée par la Ligue et dont le parlement italien a demandé l’étude.

Cet œuf de Christophe Colomb, qui a mis en alerte la Commission européenne, s’appelle «minibonds» ou mini-BOT (Bonds of Treasury). Il s’agit de titres émis par la Banque d’Italie et destinés à payer les 27 milliards de dette de l’administration publique envers ses fournisseurs. D’un montant de 50 et 100 euros, ces billets seraient à l’effigie de Marco Tardelli, auteur du but contre l’Allemagne lors de la finale de la Coupe du monde de 1982, ou d’Oriana Fallaci, la journaliste fameuse pour ses violents pamphlets anti-islamiques. Certainement pas un hasard: l’Allemagne et l’islam sont, à des titres divers, vus par la Ligue comme des ennemis de l’Italie. Sans intérêt et sans date d’expiration, les mini-BOT reçus par des fournisseurs ne seraient pas destinés dans un premier temps à entrer en circulation entre privés mais permettraient aux entreprises de payer leurs impôts.

«Les retards de paiement de l’administration pour payer ses fournisseurs sont un vrai problème, reconnaît Chiara Aldani, professeur d’économie publique à l’Université Luiss. D’autant plus que l’État exige des impôts sur des sommes qu’il n’a pas payées à ses fournisseurs. Des milliers d’entreprises ont fait faillite pour cette raison. Mais en même temps, on ne peut pas faire semblant de croire que les mini-BOT ne correspondent pas à de la dette publique. C’est un tour de passe-passe comptable qui ne sert à rien.» La proposition de la Ligue a soulevé les foudres du ministre de l’Économie, Giovanni Tria, de la Banque d’Italie, des entrepreneurs et de l’agence Moody’s, pour qui le seul fait de les évoquer est un facteur de déclassement. Le jugement le plus sévère est toutefois venu de la Banque centrale européenne (BCE), seul organisme habilité à émettre la monnaie de la zone euro. «Soit les «minibonds» sont de la dette, soit c’est un instrument financier illégal, a déclaré Mario Draghi, président de la BCE. Ce n’est donc pas une solution pour l’Italie.»

Mais au-delà des questions techniques, les «minibonds» ont relancé dans la communauté financière le soupçon que le gouvernement souverainiste prépare «l’Italxit», l’abandon de la monnaie unique et le retour à la lire. Albert Bagnani, le président de la Commission bilan de la Chambre et conseiller économique très écouté de Matteo Salvini, n’a jamais caché que son but ultime était l’Italxit. Les «minibonds» habitueraient les Italiens à une seconde monnaie. Et si dans un second temps, ils commençaient à circuler comme monnaie d’échange, ils permettraient de gérer la phase de transition après que le gouvernement a décrété la sortie de l’euro.

Un jeu dangereux. L’Italie paie déjà les rumeurs sur son possible abandon de l’euro. Les bons du Trésor transalpins en euros ont un rendement plus élevé que ceux de l’Espagne.

Jusqu’où Matteo Salvini veut-il aller? Le noyau dur des souverainistes de son parti est déterminé à quitter l’euro. Mais sa base de petits entrepreneurs du Nord exportant dans le monde entier n’y a aucun intérêt. En outre, 80% des Italiens sont favorables à la monnaie unique. Alors que Rome va devoir négocier avec Bruxelles pour éviter une procédure pour excès de déficit, la provocation du patron de la Ligue semble une arme de dissuasion, un casus belli qu’il pourra retirer au dernier moment pour démontrer à l’Europe sa bonne volonté. Matteo Salvini est persuadé que l’Italie est too big to fail (trop grande pour faire faillite) et qu’un accord sera trouvé in extremis.


«La balle est dans le camp italien»

La dernière fois qu’un pays de la zone euro avait brandi la menace d’introduire une monnaie parallèle, c’était en 2015. À l’époque, le flamboyant ministre grec des Finances, Yannis Varoufakis, avait trouvé cette arme pour tenter d’arracher une restructuration de la colossale dette grecque. Il n’y était pas parvenu. Le parallèle avec la situation actuelle de l’Italie s’arrête là. Pas d’«hommes en noir» qui viennent contrôler l’avancement des réformes. Pas de prêts massifs ni de «programme» d’aide en cours.

Pour l’instant, le bras de fer entre Rome et la Commission européenne ne porte «que» sur l’ouverture d’une procédure «en déficit excessif», qui peut aboutir à des sanctions de 0,2% du PIB, soit 3,5 milliards d’euros, voire 0,5%, soit près de 9 milliards. Outre cette épée de Damoclès, Rome subirait des années de surveillance étroite et moins de latitude pour financer baisses d’impôts ou dépenses publiques.

Pour l’instant, le président du Conseil, Giuseppe Conte, semble déterminé à tout faire pour l’éviter. Jeudi à Luxembourg, où se réunissent les ministres des Finances, l’Italien Giovanni Tria tentera de les convaincre qu’il est possible de prendre ce chemin. Dans ses plans, la Commission a prévu une baisse progressive du déficit public à 1,5% en 2022, ce qui aurait permis d’amorcer un dégonflement de la dette de 132% actuellement à 129% en 2022. On en est loin. Cette trajectoire est critiquée par les hommes forts de la coalition, les vice-présidents du Conseil: Matteo Salvini, chef de la Ligue du Nord, et Luigi Di Maio, du Mouvement cinq étoiles.

Mardi, les Trésors nationaux ont rendu un avis favorable à l’ouverture de la procédure. La Commission se prononcera le 26 juin et les ministres des Finances devraient finalement décider en juillet d’aller de l’avant… ou de temporiser. «La dette élevée est une vulnérabilité considérable, a rappelé mercredi le commissaire Moscovici. Nous avons un chemin de plans crédibles pour 2019 et 2020. La balle est dans le camp italien. Ne perdons pas de temps.»

Entre une administration qui peine à payer ses fournisseurs et un secteur bancaire vacillant, les Européens marchent sur des œufs. Si l’Italie venait à avoir du mal à se financer sur les marchés, l’Union européenne épuiserait très vite les fonds de sauvetage créés après la crise pour protéger l’euro. La dette italienne est sept fois plus importante que ne l’était celle de la Grèce quand il lui a été porté secours. Florence Autret

Créé: 12.06.2019, 20h46

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