Encore un magnat russe pris au piège du marché de l’art à Genève

Ventes de toiles de maîtresUn marchand d’art est accusé de fraude par le milliardaire dont il a constitué une collection à plus de 600 millions de francs. C’est la deuxième affaire du genre en trois ans.

Le petit monde de l’art genevois est à nouveau pointé du doigt par un milliardaire russe.

Le petit monde de l’art genevois est à nouveau pointé du doigt par un milliardaire russe. Image: KEYSTONE

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Attention, un oligarque peut en cacher un autre. Le petit monde genevois, où se sont longtemps croisés, à l’ombre des Ports Francs, marchands d’art madrés et experts en gestion de fortune ou en fiscalité, est de nouveau pointé du doigt par un milliardaire russe.

Il ne s’agit plus, cette fois, d’un ex-baron des mines de l’Oural, mais d’un industriel de la Baltique, passé par le sommet de l’appareil soviétique dans les années 80. Contacté, son avocat genevois s’oppose à toute mention de son nom dans la presse. La «Tribune de Genève» a appris que cet industriel et son fils, qui réside à Cologny, poursuivent eux aussi en justice, pour escroquerie, l’intermédiaire discret qui les a aidés à constituer une collection rassemblant plusieurs dizaines de toiles de maîtres. Des acquisitions dont la facture totale avait atteint, au fil des ans, plusieurs centaines de millions de francs.

En dépit de l’ampleur de ses activités, ce marchand d’art semble être resté largement méconnu de la scène de l’art genevoise. Deux galeristes interrogés à son sujet indiquent n’avoir jamais entendu parler du personnage. Contactés, ses avocats «contestent l’intégralité de l’accusation» et se refusent, eux aussi, à tout commentaire sur l’affaire.

Monet, Picasso, Bruegel

Cet ex-employé de ce qui fut l’une des galeries les plus en vue de Genève aura permis à l’ancien apparatchik et à sa famille de rassembler une collection hétéroclite où se côtoient des œuvres de Bruegel le Jeune, Claude Monet, Pablo Picasso, Joan Miró ou encore Francis Bacon.

Dans des documents de justice auxquels la «Tribune de Genève» a eu accès, le marchand d’art dit avoir reçu «30,8 millions de commissions, soit 5% du montant total». Une indication qui montre que ces achats de tableaux, réalisés par son entremise, auraient dépassé un montant total de 600 millions de francs.

Rybolovlev, le déclencheur

Cette affaire fait écho à la guerre judiciaire que mène depuis plus de trois ans Dmitri Rybolovlev contre le Genevois qui l’aida à réunir, entre 2003 et 2014, une collection de dizaines de chefs-d’œuvre représentant des achats cumulés pour plus de 2 milliards de francs. Alors propriétaire de la société de transport d’art Natural Le Coultre, Yves Bouvier apparaissait comme l’homme incontournable à qui s’adresser pour acquérir des toiles valant le prix d’un immeuble, mais aussi les payer, les parquer derrière des sociétés-écrans «offshore» ou les entreposer dans des ports francs, à Genève ou Singapour.

L’ancien propriétaire du groupe minier Uralkali l’accuse depuis 2015 de s’être présenté comme un simple intermédiaire travaillant à la commission, alors qu’en réalité il fixait lui-même le prix de toiles qu’il venait d’acquérir à un prix bien inférieur – avant de les lui refacturer 40%, 50%, 80% plus cher, parfois davantage. La mise au jour de ces plus-values considérables et considérées comme indues par le plaignant – leur montant total serait de près d’un milliard de francs – a déclenché une avalanche de plaintes à l’encontre d’Yves Bouvier, à Monaco, Singapour, Paris puis Genève. Bénéficiant de la présomption d’innocence, ce Genevois aujourd’hui installé à Singapour nie farouchement depuis le début toute mystification et dément avoir agi en tant que courtier pour son client russe.

Écrans fournis par Bouvier

Retour à cette deuxième accusation d’escroquerie qui apparaît aujourd’hui sur le marché de l’art à Genève. Largement couvert par les médias après le placement en garde à vue d’Yves Bouvier à Monaco à la fin de février 2015, le litige ouvert par l’entourage de Dmitri Rybolovlev aurait rapidement mis la puce à l’oreille à cet autre richissime passionné d’art russe au sujet de sa propre collection, également rassemblée à Genève.

Lui aussi accuse son fournisseur de tableaux de lui avoir caché son véritable rôle et ses pratiques pour réaliser, sur son dos, des plus-values qu’il considère également comme indues.

Dans un document judiciaire, le milliardaire relate, par exemple, comment, lorsqu’il avait tiqué sur le prix d’une toile, son conseiller en art lui avait offert de renoncer à sa commission, afin de «faciliter la constitution de [la] collection» du magnat. Ou encore comment ce même intermédiaire genevois utilisait des sociétés-écrans – affublées de noms comme Servin International, United Trade Development Company, Finatrading Development ou Wang Tak Trading Development – pour acquérir les toiles. Et ce, afin, disait-il, de «préserver la tranquillité» de son richissime client. Plusieurs de ces sociétés «offshore» avaient été constituées par Yves Bouvier, qui veillait également à l’entreposage des toiles acquises. L’ancien homme fort des Ports Francs, qui n’est pas visé par ces poursuites de l’industriel russe, a été entendu en tant que témoin dans cette affaire. (TDG)

Créé: 28.06.2018, 19h19

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