Désastre à Credit Suisse

BanqueLe directeur général Tidjane Thiam a été éjecté de son poste, suite aux affaires d’espionnage. Des questions se posent sur la responsabilité du conseil d’administration.

Les affaires à répétition ont été fatales à Tidjane Thiam.

Les affaires à répétition ont été fatales à Tidjane Thiam. Image: Keystone

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Le conseil d’administration de Credit Suisse a tranché dans le vif. Tidjane Thiam, CEO de la banque, perd son poste suite aux cas d’espionnage qui agitent l’établissement depuis l’automne dernier. La rumeur courait depuis plusieurs jours. Comme écrit mardi dans ce journal, c’est Thomas Gottstein, un vétéran de Credit Suisse (voir ci-contre), qui prendra la place du patron déchu. «Sa nomination est positive, il a fait du très bon boulot à la tête des activités suisses de la banque», souligne Loïc Bhend, analyste financier à la banque Bordier.


Lire également notre éditorial: «La chute minable d’une star bancaire»

L’établissement n’avait pas besoin de ces affaires. Le numéro deux bancaire du pays voit son concurrent UBS, le plus grand groupe de gestion de fortune du monde, rester déjà nettement devant en termes de business et de profitabilité. «C’est dommage, mais c’était devenu intenable entre l’enquête de la FINMA (ndlr: l’Autorité fédérale de surveillance des marchés financiers) et les tensions dans le management», dit Loïc Bhend. Ces dernières semaines, Tidjane Thiam et le président du conseil d’administration, Urs Rohner, étaient en guerre ouverte.

Filatures

Comment en est-on arrivé là? C’est la filature d’anciens top-managers par Credit Suisse qui a mis le feu aux poudres: Iqbal Khan, star de la gestion de fortune passé à UBS, et Peter Goerke, ex-responsable des ressources humaines. Tidjane Thiam a toujours affirmé ne rien savoir de ces affaires. Mais de nouveaux cas ont été révélés ces derniers mois. Une ex-employée du groupe aux États-Unis, Colleen Graham, affirme avoir subi le même traitement. On a aussi appris que l’organisation écologiste Greenpeace avait été infiltrée par Credit Suisse. La FINMA ainsi que la justice zurichoise mènent l’enquête. Ces affaires sont symptomatiques des errements stratégiques qui ont longtemps plombé les comptes de Credit Suisse.

Jusqu’à présent, les pots cassés avaient été payés par Pierre-Olivier Bouée, chef des opérations de Credit Suisse, et Remo Boccali, chef de la sécurité, poussés dehors l’automne dernier. Il est difficile de croire que Pierre-Olivier Bouée a pris seul la décision de mettre sous surveillance d’anciens dirigeants de la banque. En clair, ce très proche de Tidjane Thiam a servi de fusible.

Tidjane Thiam se retrouvait clairement sur la sellette ces dernières semaines. Qu’une affaire d’espionnage lui ait échappé, passe encore. Mais quatre, ça fait beaucoup. Dès lors, soit il n’avait pas correctement exercé son rôle de directeur général, soit il avait menti sur le fait qu’il ignorait la mise en place de ces filatures. Dans les deux cas, son avenir à la tête de Credit Suisse était hypothéqué.

«Cela ne remet pas en cause le nécessaire travail de restructuration et de réduction des coûts qu’il a fait depuis son arrivée en 2015», relève Vincent Kaufmann, directeur de la Fondation Ethos, à Genève. Dès son arrivée, Tidjane Thiam a commencé à réduire la taille de la banque d’investissement. Ce pôle d’activités coûteux, aux profits très volatils, avait un urgent besoin d’être restructuré. «UBS est sorti beaucoup plus vite que Credit Suisse de la banque d’affaires», note Jérôme Schupp, analyste financier chez Prime Partners à Genève.

Les deux gardent cependant un pied dans le domaine. Mais la stratégie d’UBS semble plus pertinente. «La banque d'affaires d’UBS sert les intérêts de sa clientèle industrielle, dont la fortune est déposée auprès de l’unité de Wealth Management, que ce soit au travers des activités de fusion et d'acquisition ou d'émissions obligataires», explique Loïc Bhend. C’est moins le cas chez son concurrent. «À Credit Suisse, cette composante est davantage tournée vers les activités de marché, tel le trading.»

Il passait mal à Zurich

Il semble aussi que les élites zurichoises aient été piquées au vif par ce CEO atypique. Le Franco-Ivoirien dérangeait par un style peu respectueux de la sobriété de mise dans la région. On lui prêtait un goût marqué pour les déplacements en hélicoptère et une préférence pour s’exprimer en français ou en anglais plutôt qu’en allemand. Pire pour le microcosme local, l'actuel directeur général n’a pas hésité à faire savoir que la gestion passée de la banque avait été mauvaise.

L’ancien dirigeant de l’assureur britannique Prudential pouvait pourtant s’appuyer sur des investisseurs de poids, essentiellement anglo-saxons, dont le fer de lance est la firme Harris Associates. Cette dernière possède près de 9% des titres de la banque. Ces actionnaires institutionnels se battaient pour que l'actuel CEO demeure en poste. Ils voulaient, eux, la tête d’Urs Rohner, tout comme la Fondation Ethos d’ailleurs. Ce dernier est arrivé en 2004 comme chef juridique à Credit Suisse, avant d’entrer au conseil d’administration en 2009 et d’en prendre la présidence deux ans plus tard.

Urs Rohner représente un peu l’ancienne garde. À l’image d’autres membres du conseil d’administration, tel le directeur général de Roche, Severin Schwan, ou encore Rainer Alexander Gut, fils de l’ancien président de Credit Suisse et de Nestlé Rainer Emil Gut. Une ancienne garde qui n’appréciait pas forcément un Tidjane Thiam ne faisant pas partie des élites traditionnelles.

Aujourd’hui, c’est l’ensemble du conseil d’administration qui se retrouve sur les écrans radars. Parmi ses 13 membres, les personnes en charge de l’audit et du contrôle interne doivent avoir les oreilles qui sifflent. En attendant, c’est UBS qui rit.


Un homme du sérail reprend les rênes

Difficile de faire plus discret que Thomas Gottstein. L’actuel directeur de la filiale suisse de Credit Suisse, qui remplacera Tidjane Thiam à la tête du groupe bancaire zurichois, a quasi «grandi» au sein de la deuxième banque du pays. À 20 ans, ce passionné de golf hésite à passer professionnel, mais il opte finalement pour une voie plus traditionnelle.

Titulaire d’un doctorat en économie et comptabilité de l’Université de Zurich, il fait ses premières armes chez UBS, section banque d’affaires et marché des capitaux dans le domaine des télécoms. À 35 ans, en 1999, il intègre Credit Suisse, où il gravit les échelons, principalement dans la banque d’investissement, avant d’être nommé par Tidjane Thiam à la tête de l’entité suisse en 2015. Les analystes s’accordent à reconnaître qu’il y a fait de l’excellent travail, faisant de sa division l’une des plus performantes de ces dernières années, alors que le groupe traverse de fortes turbulences lors des restructurations visant à délaisser la banque d’affaires. Il prépare également l’entrée en Bourse de la filiale suisse, projet avorté en 2017, puis œuvre à la mue digitale de l’établissement.

Sa nomination à la tête du groupe permet au conseil d’administration de replacer un Suisse au poste suprême, le premier depuis la démission de Lukas Mühlemann en 2003. «Mettre quelqu’un de l’interne à la direction offrira peut-être davantage de possibilités lors du remplacement du président Urs Rohner dans un an», observe Vincent Kaufmann, directeur de la Fondation Ethos. I.R.

Créé: 07.02.2020, 21h33

Ce qu'il faut retenir

Remplacement L’actuel directeur de la filiale suisse devient CEO.

Responsabilité Le président du conseil d’administration devrait aussi rendre des comptes.

Concurrence Les scandales qui agitent Credit Suisse font les affaires d’UBS.

Le commentaire d'Ethos

Vincent Kaufmann, directeur de la fondation

Le départ de Tidjane Thiam est-il une victoire pour la vieille garde zurichoise?

Ce n’est pas mon interprétation. Son départ démontre surtout qu’il y a eu d’importants dysfonctionnements en termes de gouvernance au sein des plus hautes
instances de la banque. Il y a certainement des informations concernant les filatures que l’on ne connaît pas pour le moment. Car si le CEO n’a rien à se reprocher comme il le répète, pourquoi doit-il partir? C’est dramatique pour l’image de la banque.

Le conseil d’administration est-il responsable?

Je le pense. Le conseil d’administration a la responsabilité de
surveiller la direction, ce qu’il n’a pas fait. Cela doit changer.

Son président, Urs Rohner, doit-il partir?

J’estime qu’il ne devrait pas briguer un nouveau mandat en avril. Nous votons d’ailleurs contre sa réélection depuis 2017.

Comment cela?

Credit Suisse a perdu beaucoup de temps sous l’ère Rohner. Les activités de banque d’investissement ont été réduites trop tardivement et la banque a dû lever 10 milliards de capital depuis 2015. Sans compter qu’elle s’est retrouvée empêtrée dans de nombreuses
affaires. Depuis son arrivée à la présidence de la banque en 2011, les provisions utilisées pour régler des litiges ont atteint 11,5 milliards, et de nouvelles provisions ont été nécessaires à hauteur de 12,1 milliards. Ces litiges concernent aussi bien les produits financiers immobiliers toxiques mis sur le marché aux États-Unis que des affaires fiscales, ou encore d’obscurs prêts accordés au Mozambique.

On sait que les actionnaires anglo-saxons, qui pèsent plus de 10% à Credit Suisse, soutenaient Tidjane Thiam. Vont-il tenter de renverser Urs Rohner?

Certains vont à coup sûr voter contre la réélection d’Urs Rohner ce printemps. On verra aussi ce que décideront les Qataris et les Saoudiens qui représentent, à eux deux, 10% de l'actionnariat. Cette question est cruciale pour la suite.

Propos recueillis par N.P.

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