Ancien du CERN, il pilote une PME de 1,3 milliard

Traitement contre le cancerEn 14 ans, Stefano Buono a mené sa société Advanced Accelerator Application de Saint Genis Pouilly à la bourse américaine.

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Comme beaucoup, il n’aurait jamais imaginé qu’il allait faire sa vie ici. Mais c’était avant. Avant le poste confortable décroché au CERN au sortir de ses études – le Graal pour un physicien. Stefano Buono est donc l’un de ces milliers «d’internationaux» qui peuplent la campagne du Pays de Gex. A priori. Car très rares parmi ces expatriés restent ceux qui ont monté une société valant 1,3 milliard de dollars à Wall Street.

L’homme aux yeux clairs l’avoue sans détour. Il a de tout temps eu un penchant pour «monter des affaires» et s’est retrouvé chercheur «un peu par accident». A l’Université de Turin c’était la revente de manuels d’occasion – il a fini par gérer un stock de 1200 ouvrages. Dans les années 90, durant les longs hivers gris du CERN, c’est une boutique de plongée à Annemasse, PoleSub.

«J’ai su que ce serait gros»

Cela explique peut-être pourquoi Advanced Accelerator Applications rompt avec ces «start-up» lancées dans un labo par un chercheur barbu. Dans les années 90, le cerveau c’est Carlo Rubbia, futur Prix Nobel. Son compatriote Stefano Buono travaille dans l’une de ses équipes. Jusqu’à son basculement, à la fin de l’hiver 2002. Il veut commercialiser un brevet du CERN, qui permet de mettre en pratique dans le médical des accélérateurs de particules de poche.

Accompagné d’un ancien de la pharma, le Grenoblois Gérard Ber, et d’Enrico de Maria – un ami ingénieur qui deviendra le responsable de sa filiale italienne – il vient de trouver une première application: la fabrication de marqueurs radioactifs capables de faire «scintiller» tumeurs et autres lésions lors des examens au scanner. Advanced Accelerator Applications est lancée. «Je savais que si ça marchait cela deviendrait quelque chose de très gros» avoue sans forfanterie son fondateur.

Tous les hôpitaux ont besoin de ces solutions injectables dont la durée d’irradiation – et donc l’utilité – ne dépasse pas dix heures. De quoi, là, constituer un fonds de roulement pour s’aventurer sur une autre planète. Celle de la médecine moléculaire nucléaire, marché qui devrait passer de 160 millions à 13 milliards de dollars en quinze ans.

Les 200 premiers disciples

Le premier million d’euros – le prix d’une belle villa dans les environs du CERN – nécessaire pour installer un cyclotron provient des apports de quelques amis et membres de la famille. Les besoins augmentent. Des labos sont ouverts à Turin, en région parisienne, puis dans treize pays. La société, approvisionne aujourd'hui en produits radio-pharmaceutiques 250 hôpitaux. Elle fait vivre plus de 430 personnes, dont une cinquantaine sur le site d’origine, au bout du parc technologique de Saint-Genis-Pouilly. «Petit à petit le groupe d’amis a atteint 200 personnes, les échanges de leurs parts donnant lieu à des échanges de plusieurs dizaines de millions d’euros par an», se souvient Stefano Buono.

La plupart de ces disciples ont depuis revendu, au prix fort. Des financiers ont pris le relais, comme la banque Mirabaud ou HBM, fonds de placement fondé par un ancien responsable de Roche. Au total, 150 millions d’euros ont été récoltés, un camarade d’université aidant à négocier serré avec les fonds d’investissements – aucun actionnaire ne détient plus de 10% des parts. Arrivent les projets de lancement d’un traitement. Et donc l’Amérique. Et la cotation en Bourse.

Bien loin de Saint-Genis

L’opération, bouclée l’automne dernier sur le Nasdaq – le marché américain des sociétés innovantes – a permis de rassembler 90 millions de dollars supplémentaires. Elle signe la plongée du physicien du CERN dans les eaux du «big business». En avril 2014, il installe un bureau au 69e étage de l’Empire State Building. «Hormis le fait que l’on a démarré ici et que tout le monde y travaille, il n’y aurait pas vraiment de raison de rester», admet le patron de AAA, regardant sans les voir les sapins blancs du Crêt de la Neige.

Suivent quelques vocalises sur le poids des charges sociales en France. Stefano Buono admet dans la foulée que sa société aura largement bénéficié des largesses octroyées par l’Etat français aux PME innovantes – près de 9 millions d’euros en trois ans sous forme de «crédits impôts recherche» révèle le rapport de 250 pages préparé par ses avocats américains pour les premiers pas à Wall Street.


Au pied du Jura, un cyclotron pour irradier les tumeurs

Cyclotron, accélérateur à particules. Les mots font penser au titanesque LHC du CERN. Celui du premier labo de Advanced Accelerator Applications (AAA), à St Genis Pouilly, tient dans une PME anonyme de la taille d’une imprimerie. Seule différence, l’épaisseur de murs de bétons dignes de ceux d’une salle des coffres, place Bel-Air. Et les détecteurs de radioactivité à l’entrée. Des contrôles destinés au cyclotron de la taille d’une chaudière d’immeuble qui sécrète le fluor radioactif qui fera «scintiller» tumeurs, affections neurologiques et cardiologiques sous les scanners.

La fabrication de ces solutions injectables a longtemps été l’affaire des hôpitaux, de fabricants d’appareils d’imagerie médicale comme GE ou de quelques spécialistes comme l’auvergnat Cyclopharma. De la sous-traitance industrielle plus que de la recherche biotech pure.

Le produit en lui-même, le Gluscan, est presque un générique. «C’est avant tout un problème de logistique, il ne faut en général pas dépasser dix heures entre le moment où le produit est fabriqué et celui où il est injecté», décrit Michel Landry, pharmacien de production sur le site de Saint-Genis.

Cela ressemble à une épreuve d’arithmétique. Sachant que le fluor-18 perd la moitié de sa radioactivité en deux heures, sachant que l’hôpital paie par dose d’irradiation, combien faudra-t-il livrer de flacons à l’hôpital de la Tour – qui doit faire passer un examen à huit patients aujourd’hui – pour minimiser les rotations des camions de livraison? Vous avez un quart d’heure.

«La concurrence se fait sur le prix mais aussi sur la fiabilité et la rapidité qui permet de repousser l’heure de passage de la commande pour un hôpital», décrit Michel Landry. La veille de la visite du site, la vingtaine de labos de AAA en Europe avaient produit les doses nécessaires à 936 examens individuels. En deux ans leur rythme de production a quasi doublé. Le seul site de St Genis est capable de servir des hôpitaux situés dans un rayon couvrant toute la Suisse et s’étendant de Nancy à Nice. Le plus souvent par camionnette; parfois par avion au départ d’Annecy, Cointrin restant interdit aux matières dangereuses.

«Evidemment, l’attrait de nos produits sera décuplé si on est capable d’offrir en parallèle au traceur de tumeurs un traitement pour les tuer», explique Laetitia Defaye, responsable de la communication. C’est cet espoir de la commercialisation du Lutathera qui permet à AAA de valoir aujourd’hui plus d’un milliard de dollars. Ce premier traitement mis au point «vise les tumeurs neuro-endocrines – un type rare de cancer de l’intestin et du pancréas – et irradie les seules cellules cancéreuses visées, contrairement aux lourdes radiothérapies actuelles», poursuit Michel Landry. Un espoir qui explique les paris des financiers sur les titres de AAA à Wall Street.

P.-A.SA.

(TDG)

Créé: 21.03.2016, 09h40

«Nous seront rentables l’an prochain»

Interview du fondateur de AAA

Deux jours au siège, dans la région genevoise puis décollage pour un colloque à Barcelone avant le retour à New York. En dépit de son agenda, nous avons pourtant réussi à coincer le patron d’Advanced Accelerator Applications, Stefano Buono.

Vous passez désormais l’essentiel de votre temps à New York?

Oui. Je ne veux surtout pas faire l’erreur de gérer à distance, en Européen, une filiale qui fera peut-être bientôt le plus gros de nos ventes.

Votre cotation sur le Nasdaq illustre-t-elle l’incapacité de la région genevoise à retenir ses PME le plus prometteuses, faute de milliards à offrir?

Bien sûr, les fonds attendant d’être investis dans la biotech sont d’une ampleur sans comparaison aux Etats-Unis. Mais ceci n’est que la conséquence de l’univers totalement différent dans lequel on évolue. Pour y lancer un traitement approuvé par les autorités du médicamen , les procédures d’homologation – puis de négociation de remboursement du traitement avec les compagnies d’assurances maladie privées, qui débouchent sur des prix souvent deux fois plus élevés qu’en Europe – prennent quelques mois. Pas des années comme c’est le cas en Europe, où tout doit en outre être répliqué pays par pays. Dans un tel univers, le pari de plusieurs centaines de millions sur une équipe mettant au point un médicament n’apparaît pas irrationnel.

C’est votre cas ?

Lors de notre entrée en Bourse, la souscription à nos titres nous a amené 90 millions de dollars. Nous sommes en train de faire un effort énorme en vue de la validation de notre traitement Lutathera: depuis deux ans, nous employons aux Etats-Unis une quarantaine de personnes avec de gros salaires, alors que nous n’y vendons rien. Mais bon, cela reste modeste au regard de ce qui se passe dans le monde de la biotech – nous brûlons quelques millions, pas quelques centaines de millions, par an.

Petit joueur?

AAA n’est pas un labo qui joue tout sur une découverte. Notre activité historique reste la production de marqueurs radioactifs. Même si ce n’est pas la raison pour laquelle les investisseurs parient sur nous, c’est tout de même une activité de 70 millions d’euros par an, qui s’appuie sur une vingtaine de sites de production et croit au rythme de 30% depuis plusieurs années. Une activité rentable depuis 2006, si l’on fait abstraction de tout ce que l’on dépense en recherche. Et la promesse reste que toute la société soit rentable dès l’an prochain.

Vous comptez maintenir votre siège à Saint-Genis? Ou le déplacer à Genève où vous avez déjà un bureau dédié au marketing en plein centre-ville?

Nos employés sont à Saint-Genis depuis l’origine, nous n’allons pas tout changer. Mais à terme, un agrandissement du site genevois n’est pas exclu.

Quel effet cela fait-il de piloter une PME qui vaut – virtuellement - plus d’un milliard?

Pas si virtuellement. Ce chiffre reflète en réalité la valeur d’une société en train d’amener sur le marché un traitement contre un cancer rare dont les recettes annuelles se chiffreront en centaines de millions.

Quel est votre but? Tout vendre à un Roche et partir faire de la plongée?

Non, mon but reste de commencer à lutter contre les cancers à métastases diffusées dans l’organisme grâce à notre maîtrise de la médecine nucléaire. Or il sera bien plus facile d’y arriver en restant indépendant. L’appartenance à une multinationale impose des contraintes bien trop lourdes.


Propos recueillis par P.-A.SA.

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