Alpiq va être démantelé

EnergieLe géant romand de l'électricité est contraint de vendre ses activités rentables

Le barrage de la Grande-Dixence est l’un des douze ouvrages hydroélectriques gérés par Alpiq en Suisse. KEYSTONE/ALESSANDRO DELLA BELLA

Le barrage de la Grande-Dixence est l’un des douze ouvrages hydroélectriques gérés par Alpiq en Suisse. KEYSTONE/ALESSANDRO DELLA BELLA

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Alpiq, le géant suisse de l’électricité, sera démantelé. Sauf surprise de dernière minute, la décision sera annoncée le 26 mars prochain, le jour de la présentation des résultats annuels. La société, dont le capital est contrôlé par les cantons et villes de Suisse romande (à hauteur de 31,4%), va céder ses activités de services et d’ingénierie dans le bâtiment. Cette division (pour l’essentiel Alpiq Intech) emploie plus des trois quarts des 8000 employés du groupe, dont plus de 4600 collaborateurs en Suisse. Cette activité et les emplois devraient être repris par une autre société, probablement un groupe étranger.

La transaction pourrait être finalisée en mai, lors de l’assemblée générale qui se tiendra à Lausanne. Certes, la décision n’est pas encore formellement prise par le conseil d’administration d’Alpiq, mais tout indique qu’elle est imminente.

Un échec après dix ans

Quoi qu’il arrive, l’aventure d’Alpiq, née de la fusion entre EOS (Énergie Ouest Suisse) et Atel, se solde sur un échec, dix ans à peine après la création de la société. Le géant suisse, que l’on pensait capable de rivaliser avec les plus grands acteurs en Europe, qui produisait à sa fondation près de 30% de l’électricité helvétique, doit ravaler ses ambitions. En une décennie, la société a vu ses ventes baisser de moitié, contrainte de désinvestir pour se désendetter, tout en versant des dividendes extraordinaires à ses actionnaires historiques.

Acculé, sans aide, sans clients captifs, le groupe Alpiq a tenté le tout pour le tout en 2016: vendre une partie de ses barrages alpins dont la Grande-Dixence. Mais la manœuvre a échoué; aucun acheteur ne s’est manifesté pour reprendre une part minoritaire (49%) d’un parc hydraulique structurellement déficitaire dans un marché européen plombé par des prix très bas de l’énergie.

Cette fois, le coup de poker d’Alpiq peut réussir. La société se sépare de ses activités rentables. La vente des services énergétiques, qui engrangent un chiffre d’affaires de 1,2 milliard de francs, devrait lui rapporter entre 400 et 900 millions de francs, suivant l’acheteur et sa volonté de prendre pied en Suisse mais également en Allemagne et en Italie, les principaux pays dans lesquels le groupe est le plus actif. Et surtout, la vente des services énergétiques permettra à Alpiq de rassurer ses créanciers pour les trois à quatre prochaines années.

La société, recentrée sur la production d’électricité, comptera alors moins de 1000 employés. Ses actionnaires espèrent que la plupart des barrages redeviendront rentables à l’horizon 2020, soulageant ses investissements colossaux, notamment ceux opérés dans Nant de Drance (Emosson, VS), la dernière centrale d’Alpiq qui devrait entrer en activité en 2019.

Comme le confie un administrateur sous le couvert de l’anonymat, «la vente des activités rentables d’Alpiq est un crève-cœur. Mais la société n’a plus le choix. La vente d’une partie des barrages ayant échoué, il faut se résoudre à vendre ce qui peut l’être!»

Alpiq, dont la valeur de l’action a été divisée par sept (!) en dix ans, n’est plus en mesure de lever des capitaux (sa note financière est mauvaise) auprès des banques. Quant à ses anciens propriétaires regroupés dans EOS Holding, ils sont depuis plusieurs années aux abonnés absents. L’un des actionnaires les plus importants, le groupe français EDF qui contrôle 22% du capital, aurait même bloqué toute augmentation de capital et espère au contraire se débarrasser de ses actions.

Comme le note un actionnaire, sous le coup de l’anonymat: «Il est tout de même problématique de devoir céder les activités de services dans le bâtiment au moment même où nos concurrents font exactement le contraire. Ils investissent pour se diversifier alors que nous allons faire l’inverse. Cherchez l’erreur…» On l’aura compris: la décision que doit prendre Alpiq n’est pas simple et demeure fort controversée.

Selon nos informations, la direction d’Alpiq, qui a confié la vente à la banque d’affaires Goldman Sachs, est, elle, convaincue qu’il faut prendre une décision stratégique. Elle estime que les activités de service dans le bâtiment sont certes rentables, mais à un niveau jugé insuffisant pour garantir l’avenir du groupe. De plus, Alpiq anticipe une forte consolidation dans le secteur des services, qui exigera à terme des moyens financiers importants. Un expert du secteur énergétique confirme cette hypothèse: «Le moment pour vendre ses activités est favorable, notamment à un groupe européen. Cela pourrait même intéresser des actionnaires historiques d’Alpiq mais je pense que le morceau est trop gros pour eux.»

Avec cette restructuration spectaculaire, Alpiq «gagne du temps», selon l’expression d’une personne proche du dossier. Mais, la partie ne sera véritablement «gagnée que le jour où l’énergie hydraulique pourra être revendue à un prix qui couvre véritablement ses coûts».


Peu après sa création, les prix de l’électricité ont chuté

Le groupe Alpiq est né, en février 2009, de la fusion entre deux sociétés électriques, Atel (Aar et Tessin SA d’Électricité) et EOS (Énergie Ouest Suisse). Au moment de la fusion, les deux groupes réalisent un chiffre d’affaires de 16 milliards de francs. EOS était à l’origine une société commune aux entreprises électriques romandes, un grossiste chargé d’acheter et de produire l’électricité pour l’ensemble de la Suisse occidentale. En 2007, les propriétaires d’EOS (Romande Énergie, SIG Genève, Groupe E, Ville de Lausanne et les Forces motrices valaisannes) décident de fusionner avec Atel. Le groupe Atel est actif dans les échanges d’électricité entre le nord et le sud de l’Europe et propriétaire de nombreuses PME spécialisées dans les services au bâtiment et l’ingénierie. Par cette transaction, EOS, qui deviendra EOS Holding, est le premier actionnaire d’Alpiq (31,4%), devant EDF (25,4%), un consortium minoritaire (31,4%) et des actionnaires individuels (12,09%). Sur le papier, l’avenir d’Alpiq devait être radieux. Les propriétaires tablaient sur une augmentation du prix de l’électricité en Europe. Or, l’inverse va se produire. La surproduction généralisée en Europe provoque un effondrement des prix de gros de l’électricité. Alpiq, qui n’a pas de clients captifs et qui est exposé aux prix du marché, voit sa rentabilité s’effondrer alors que ses investissements dans les grands projets hydroélectriques sont lancés. Situation très différente pour Romande Énergie et autres SIG qui profitent de la baisse des prix de gros et réalisent des marges confortables en pouvant répercuter leurs coûts sur le dos des ménages et des PME qui n’ont pas accès aux prix libéralisés. P.VE (TDG)

Créé: 07.03.2018, 18h51

Arrêtons de croire Kim Jong-un

Commentaire, Pierre Veya, chef de la rubrique Economie

Le démantèlement d’Alpiq n’est pas scellé, mais on ne voit pas comment l’entreprise pourrait y échapper. La société est piégée: elle n’a pas accès aux consommateurs finaux et ne peut donc pas répercuter l’entier de ses coûts
sur les ménages et les PME. Quant à ses actionnaires, ils préfèrent acheter du courant moins cher en Europe et privilégient leur propre production. Alpiq a bien ouvert à la vente son portefeuille hydraulique mais aucun actionnaire n’a répondu à son offre alors qu’ils ont touché une soulte de 2 milliards de francs à la création de la société. Des dividendes extraordinaires qui lui manquent aujourd’hui cruellement. L’histoire n’est pas terminée. Un jour, les barrages redeviendront rentables. Mais la patience à un prix et passe par un démantèlement.

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