A part le Gruyère, que peut exporter le paysan suisse?

Libre-échangeLa Suisse paraît contrainte de transformer son agriculture et d’abandonner des droits de douane élevés.

Johann Schneider-Ammann, le chef du Département fédéral de l’économie, invite le monde agricole suisse à accroître ses exportations.

Johann Schneider-Ammann, le chef du Département fédéral de l’économie, invite le monde agricole suisse à accroître ses exportations. Image: Keystone

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Depuis quatre mois, le chef du Département fédéral de l’économie, Johann Schneider-Ammann, enjoint les agriculteurs suisses d’accroître leurs capacités d’exportation (voir notre édition de mercredi). Peu des destinataires de ce message s’avèrent cependant concernés par de réelles perspectives d’exportation. Excepté les producteurs de gruyère. Du coup, une plaisanterie tend à se répandre dans la branche: «Berne imposera la production de ce fromage à tous les paysans suisses.»

De son côté, l’Administration fédérale ne manque pas d’humour non plus. Lorsque nous sollicitons auprès d’elle un classement des produits agricoles suisses les mieux positionnés à l’exportation, le personnel nous fait promptement parvenir des statistiques de l’Organisation mondiale du commerce. Et le constat est clair: le café est clairement le produit agricole suisse le mieux exporté. La société lausannoise Nestlé Nespresso SA contribue probablement de façon significative à ce score.

Mais le climat suisse ne permet toujours pas aux agriculteurs de ce pays de contribuer à la production de café. Les produits indigènes performants à l’export ne sont de plus pas directement transportés des champs helvétiques aux salles à manger des marchés étrangers. «Les produits agroalimentaires suisses s’exportant avec succès ne proviennent pas directement des exploitations. Il s’agit de denrées hautement transformées. Johann Schneider-Ammann ne s’adresse ainsi pas vraiment aux agriculteurs, mais aux filières dont ils ne sont que le premier maillon», relève le directeur adjoint de Prométerre (Association vaudoise de promotion des métiers de la terre), Christian Aeberhard.

Les éventuels efforts d’innovation commerciale se heurtent en plus à une réalité: les dimensions et la topographie de la Suisse interdisent toute ambition en production de masse non différenciée sur les marchés extérieurs. L’expansion des principes libres-échangistes ne cesse cependant de s’accélérer.

Urgence diplomatique

Johann Schneider-Ammann et la Fédération des entreprises suisses militent à fond pour un accord commercial de ce type avec le Mercosur (communauté d’intérêt réunissant l’Argentine, le Brésil, le Paraguay et l’Uruguay), car l’Union européenne agit dans le même sens. Dans ce type de course, tout retard peut coûter très cher aux exportateurs, de l’une ou l’autre partie.

Du coup, il deviendra de plus en plus difficile pour la Suisse de maintenir des droits de douane proches, en moyenne, de 31% de la valeur des produits agricoles importés l’an dernier. Cette perspective pourrait bouleverser à moyen terme la vie d’une branche produisant, entre autres, la viande la plus chère du monde: son prix est 141,9% plus élevé que la moyenne figurant à l’indice de la firme londonienne Catewings, se référant aux données de 85 pays. Actuellement l’agriculture suisse assure 75 000 postes à plein-temps et 80% d’entre eux sont occupés par les membres de familles d’exploitants. La contribution des quelque 50 000 entreprises agricoles suisses au PIB (produit intérieur brut) du pays s’avère inférieure à 1%. À cela s’ajoutent des impératifs de protection de l’environnement et de sécurité alimentaire.

Dans ce contexte proche de la quadrature du cercle, un produit agricole suisse, dont les ingrédients sont tous profondément enracinés dans les terres helvétiques, apparaît en modèle: le gruyère AOP (appellation d’origine protégée). Seul du lait suisse provenant de cinq cantons (Fribourg, Vaud, Neuchâtel, Jura et Jura bernois) entre dans la fabrication de ce fromage. Les producteurs approvisionnant les 165 fromageries participant à la production de gruyère doivent nourrir leur bétail avec au moins 70% de fourrage provenant de leurs propres champs.

La filière gruyère absorbe 10% du lait produit en Suisse et assure environ 6000 emplois à plein-temps. Elle réussit en outre dans l’exportation: 40% d’une production annuelle d’environ 30 000 tonnes partent chaque année à l’étranger. Un dixième de la masse exportée est vendu en Allemagne et un autre dixième aux États-Unis.

«Juste un beau discours»

«Sauver l’agriculture suisse par des efforts dans l’exportation? Ce n’est qu’un beau discours, estime toutefois le directeur de l’Interprofession du gruyère, Philippe Bardet. Une exportation profitable se limite à des produits se distinguant assez clairement de ceux de leurs concurrents. Son succès requiert en plus une saine répartition de la valeur ajoutée à tous les échelons d’une filière. Le gruyère réunit ces atouts et ceux d’énormes investissements dans la promotion à l’étranger depuis la Seconde Guerre mondiale. Des professionnels suisses de la viande et du vin ont certes déjà tenté des expériences vouées à l’exportation. Sans résultat convainquant. Les rêves d’exportation sont souvent suivis de durs réveils.»

Créé: 21.02.2018, 19h38

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