A bord de la première centrale nucléaire flottante

AtomeLe géant russe Rosatom a convié à Mourmansk des journalistes pour visiter ce monstre marin qui inquiète les écologistes.

Haute de 30 m et longue de 145 m, la barge nucléaire ne peut se déplacer qu’en étant remorquée.

Haute de 30 m et longue de 145 m, la barge nucléaire ne peut se déplacer qu’en étant remorquée. Image: NIKITA GREYDIN

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«Pas de danger! C’est notre travail: tout faire pour garantir une sécurité maximale…» Sur le pont, en bordure de la mer de Barents, cet employé du nucléaire civil russe affiche un large sourire plein d’assurance. Autour, les mouettes s’activent bruyamment dans l’éblouissant ciel bleu des jours polaires sans nuit.

Tenu à l’anonymat, l’employé guide un petit groupe de journalistes étrangers, les premiers à visiter l’Akademik Lomonosov, monstre marin unique au monde et fierté de Rosatom. Le géant nucléaire du Kremlin dévoile l’intérieur de sa centrale flottante qui, petit format avec deux réacteurs de 35 mégawatts, est une première dans l’industrie de l’atome.

Une grande expertise

À quai dans l’un des ports de Mourmansk, la légendaire cité de la base militaire du Grand Nord russe, l’Akademik Lomonosov est en transit prolongé. Une fois chargée en combustible, la plateforme s’en ira, en septembre 2019, vers l’extrême nord-est de la Russie pour prendre le relais de vieillissantes unités de production d’électricité. Sans système de propulsion, cette barge aux allures de porte-conteneurs ne peut pas se déplacer de manière autonome et devra donc être remorquée.

Quelque 300 employés travaillent sur l’usine flottante.

«Les petites centrales nucléaires ont un avenir. Mais pourquoi prendre le risque d’une barge flottante sans autonomie de transport?» s’inquiète Andreï Zolotkov, directeur à Mourmansk de Bellona, la fondation écologiste norvégienne. Il rappelle que Rosatom a un savoir-faire reconnu pour équiper sous-marins et porte-avions en petits réacteurs. «A priori, on peut donc leur faire confiance. Mais les opérations de transfert de matériaux hautement radioactifs seront potentiellement dangereuses sur l’Akademik Lomonosov», prévient-il, inquiet du sort réservé au combustible usagé. «C’est là où résident les principaux risques: en cas de tempête, les réacteurs ultrasécurisés ne céderont pas, mais qu’en sera-t-il du combustible usagé et des déchets radioactifs?» Face à ces craintes, Rosatom répond respecter pleinement les normes internationales. «On se sent en sécurité à bord. Toutes les précautions ont été prises», assure notre guide, l’un des chefs du personnel. Sur les douze niveaux de cette barge haute de 30 mètres et longue de 145 mètres, la visite passe des turbines aux salles de contrôle et aux infrastructures devant héberger les quelque 300 employés en charge de gérer plus de 270 systèmes différents. Sont hélas exclus de l’excursion les réacteurs et les zones où sera géré le combustible usagé, à l’origine des craintes des écologistes de Bellona et de Greenpeace.

«Il n’y a pas à s’inquiéter»

«Il n’y a pas à s’inquiéter. Nous avons tiré les leçons des accidents de Tchernobyl et Fukushima pour renforcer plus encore la sûreté, notamment en cas de mauvaises conditions climatiques», insiste Vitalï Troutnev, le directeur de la dernière phase de construction sur l’Akademik Lomonosov, assis dans la cabine de commandant de cette barge de 21 000 tonnes traversée par 1200 km de câbles électriques. Le bâtiment a toujours sa couleur rouille d’origine, les opérations de peinture devant intervenir en toute fin de chantier. «De multiples tests ont été menés», poursuit Vitalï Troutnev. Les réacteurs ont notamment été dotés d’un système de refroidissement autonome qui se déclenchera automatiquement en cas d’accident provoqué par une tempête.

Au cœur du géant, la salle de contrôle.

«Nous apporterons de l’énergie et donc du développement économique dans les endroits les plus isolés!» s’exclame Vitalï Troutnev, confiant en l’avenir de l’Akademik Lomonosov et en ces modèles de mini-centrales. Rosatom vise le marché des zones excentrées, au service de chauffages urbains, de sites industriels ou de dessalement d’eau de mer. «Un vaste marché!» insiste Vitalï Troutnev, discret cependant sur la facture finale de l’Akademik Lomonosov. «C’est un projet pilote donc cher, après de nombreuses études et essais techniques. Mais, à terme, la production en série permettra de baisser les coûts et de vendre à l’export.» Américains, chinois ou français, les autres projets similaires restent pour le moment à l’état de prototype.

Sous haute surveillance

L’Akademik Lomonosov est du coup bien protégé à Mourmansk, couvert de caméras et surveillé par une vedette patrouillant en permanence le long de sa coque. À quai, il a pour voisin des sous-marins et navires à propulsion nucléaire, héritages soviétiques ou nouveaux bâtiments de l’armée russe. Un territoire qui, longtemps interdit aux étrangers, est toujours étroitement surveillé.

Avant de monter, un à un, sur le pont de l’Akademik Lomonosov, les journalistes ont ainsi dû passer de multiples contrôles, donner leurs empreintes digitales, déposer l’ordinateur portable, confier les numéros de fabrication de l’appareil photo, promettre de ne pas photographier les autres navires à quai. Le tout dans un décor de lourdes portes, grillages et fils barbelés, sous le regard de policiers sortis d’un film sur la guerre froide. Si, à quai, l’URSS se rappelle ainsi à notre bon souvenir, «à bord, nous n’avons rien à cacher!» lance Vitalï Troutnev. Mais cette transparence bien encadrée peine à dissiper les craintes sur un potentiel «Titanic nucléaire». (TDG)

Créé: 03.08.2018, 22h18

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