1979, l’année où le monde a voulu sauver l’atmosphère

EnvironnementPartie de Genève, la mobilisation pour la qualité de l’air vient rappeler les progrès – et les limites – de quarante ans de lutte pour sauver le climat.

La ministre norvégienne G.H. Bruntland face aux négociateurs soviétiques (L.N. Efromov, au premier plan) lors d’une réunion préparatoire de la Convention de l’air, en 1979 à Moscou.

La ministre norvégienne G.H. Bruntland face aux négociateurs soviétiques (L.N. Efromov, au premier plan) lors d’une réunion préparatoire de la Convention de l’air, en 1979 à Moscou. Image: UNECE

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Si loin, si proche. Alors que la jeunesse d’Europe se mobilise dans la rue contre l’immobilisme de ses dirigeants face à «l’urgence climatique», il y a 40 ans, à Genève, 34 pays – dont les deux grandes puissances – s’entendaient sur la réduction de la pollution de l’air. Un combat pour la qualité de l’air qui sera, ce mercredi, au centre de la Journée mondiale de l’environnement accueillie par la Chine.

Signée le 13 novembre 1979 sous l’égide de la commission des Nations Unies pour l’Europe – la CEE-ONU ou UNECE en anglais – cette Convention de l’air et sa mise en œuvre viennent rappeler ce que permet une mobilisation (quasi) générale contre une menace environnementale d’ampleur… mais également l’inertie inhérente à toute initiative impliquant des dizaines de gouvernements. Une réalité onusienne difficile à entendre aujourd’hui, alors que les sommités scientifiques du GIEC (Groupe d’experts intergouvernemental sur l’évolution du climat) exhortent à une réduction de 40 à 70% des émissions mondiales des émissions de gaz à effet de serre sur quarante ans. Précisément la période durant laquelle les «vieux» pays industrialisés se sont attaqués à la pollution atmosphérique.

En 1979, tout est déjà connu

À la fin des années 70, le contexte géopolitique – le monde est figé dans la guerre froide – est encore plus tendu qu’en ces temps de «climato-scepticisme» et de mépris des accords multilatéraux de l’administration américaine. À Genève, l’agence onusienne, alors principal pont de dialogue avec Moscou, parviendra pourtant à convaincre le bloc soviétique de s’engager avec l’Europe et l’Amérique du Nord dans cette lutte pour la qualité de l’air. Future directrice de l’OMS – et inspiratrice du sommet de la Terre, en 1992 à Rio – la ministre norvégienne Gro Harlem Brundtland est au cœur des négociations.

«Les Parties contractantes […] sont déterminées à protéger l’homme et son environnement contre la pollution atmosphérique en s’efforçant de [la] limiter, et autant que possible, de [la] réduire graduellement et de [la] prévenir.» Exhumé des archives onusiennes, le texte de la convention de 1979 rappelle à quel point scientifiques, décideurs ou industriels prenaient déjà la mesure de la menace. Six ans plus tôt, le 5 juin 1972, la première conférence majeure sur l’environnement, qui entérinait les travaux scientifiques accumulés durant toutes les années 60, avait déjà réuni plus d’une centaine de pays à Stockholm.

La leçon des pluies acides

À l’époque, l’ennemi public numéro un n’est pas encore le CO2 mais le dioxyde de soufre, responsable de ce que l’on qualifiait alors de «pluies acides». La Scandinavie et l’Allemagne visent alors les fumées des centrales électriques du nord de l’Angleterre et de pays de l’Est brûlant du lignite, qui sont à l’origine du dépérissement des forêts et des lacs.

«La fixation de plafonds d’émissions, abaissés progressivement et étendus à d’autres substances au fil des travaux scientifiques constituera l’architecture même de cette convention – une première à l’époque», relate Jean Rodriguez, porte-parole de l’UNECE à Genève. Au fil des différents «protocoles» qui la compléteront, la Convention de l’air visera les oxydes d’azote, l’ozone émis au-dessus des métropoles ou les métaux lourds. En 2012, la révision du protocole de Göteborg ciblera ainsi pour la première fois les particules fines «respirables», prévoyant de les plafonner pays par pays à partir de 2020.

«L’élégance d’un tel système de plafonds nationaux était de laisser à chaque pays la latitude de choisir comment les faire respecter – en taxant les pollueurs, en forçant les industriels à s’équiper de systèmes de filtrage coûteux, parfois en jouant sur la TVA», décrit Anna Engleryd, actuelle présidente de la Convention de l’air.

Qui trop embrasse…

Les difficultés et les délais rencontrés par l’UNECE pour faire accepter ces plafonds pays par pays expliqueront les réticences à voir cet accord élargi à l’ensemble du globe. Ainsi au vu des dernières ratifications du protocole de Göteborg – dont celle de la Suisse – il est probable que sa révision de 2012 entrera officiellement en vigueur seulement en fin de l’année. Ces mesures ont cependant déjà inspiré l’Union européenne dans la mise en place de leurs propres seuils quant à la qualité de l’air.

«La convention a pris le parti d’agir à un niveau régional», relate sa présidente suédoise. «Définir des plafonds d’émissions rendus plus stricts au fil du temps serait très difficile à négocier au niveau mondial: il suffit de voir les efforts requis pour mettre d’accord les États concernés, qui sont pourtant assez proches», poursuit Anna Engleryd.

Une expérience qui éclaire les difficultés actuelles à mettre en place un mécanisme visant à réduire – à l’échelle planétaire – les émissions de C02. «Le problème est certes d’une autre ampleur; contrairement aux vagues de pollution dont on peut définir la trajectoire, les gaz à effet de serre ont un effet sur l’ensemble de l’atmosphère», reconnaît Anna Engleryd. «Mais la question de savoir s’il ne vaudrait pas mieux négocier dans chaque région du globe des plafonds d’émissions de CO2 – pays par pays – se pose pourtant», prévient cette experte de l’agence suédoise de la protection de l’environnement.

L’Asie, continent de loin le plus touché par la pollution atmosphérique – sept victimes de la pollution sur dix y sont recensées – reste la grande absente de l’accord de 1979. Alors que dans des pays comme la Corée, le smog venu de Chine nourrit une psychose similaire à celle des pluies acides autrefois en Europe, des accords régionaux sont mis en place. Et s’inspirent d’une Convention de l’air signée à une époque où la Chine était encore loin de devenir l’usine du monde.

Créé: 02.06.2019, 17h24

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Quarante ans de lutte, pour quoi faire?

Un regard dans le rétroviseur de la Convention de l’air donne une idée de ce que permet une mobilisation internationale pour l’environnement – certes concentrée sur une menace moins titanesque que le réchauffement de toute une planète.

- La convention a permis
de réduire de 40% à 70% les rejets de substances dangereuses depuis 1990, dans l’Union européenne ou en Amérique du Nord.

- Entre 2000 et 2012
, la concentration de particules fines a chuté d’un tiers dans ces régions.

- Sans ces mesures
, «l’acidification des forêts et des lacs aurait été trente fois plus élevée», constatait en 2016 un comité scientifique chargé d’évaluer l’accord de l’UNECE et des mesures prises en parallèle par l’Union européenne. Il note la disparition des pluies acides, «les zones menacées ayant été réduites de plus de 90%».

- La croissance économique
et celle de la pollution de l’air ont été peu à peu «découplées». Si la pollution avait augmenté de pair avec l’activité, «les niveaux moyens de particules fines auraient atteint en Europe ceux touchant les zones sensibles», par exemple en Pologne. Avec, à la clef, des centaines de milliers de décès supplémentaires par an.

Ces progrès rappellent ceux permis par un autre accord, celui signé à Montréal en 1987 sur la dégradation de la couche d’ozone. Cette dernière pourrait revenir à son niveau de 1980 dès la décennie 2030, annonçait en novembre un comité d’experts.

Le problème de la pollution de l’air est loin d’être réglé, comme le montre la mobilisation de vallées alpines contre le smog. En 2017, un rapport européen estimait que près de 400 000 décès dans l’Union étaient encore liés à la mauvaise qualité de l’air. Au niveau mondial, la pollution atmosphérique, «principale cause des décès suite à un cancer», tue 7 millions de personnes par an, rappelle l’UNECE – davantage que le paludisme, la tuberculose et le sida combinés. Les coûts pour soigner ces victimes explosent: il y a dix ans, ils atteignaient 35% du produit intérieur brut dans un pays comme la Géorgie, indiquait une étude de l’OMS. P.-A.SA.

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