Comment les narcotrafiquants inondent l’Europe de coke

DrogueLes saisies record de cocaïne se multiplient en Suisse, en Europe et aux Etats-Unis. Mais ce n’est qu’une fraction de la poudre qui arrive sur le marché. Enquête sur les nouvelles filières du narcotrafic.

Saisie de 19 tonnes de cocaïne destinée à l'Europe par les douanes américaines, en juin dernier à Philadelphie.

Saisie de 19 tonnes de cocaïne destinée à l'Europe par les douanes américaines, en juin dernier à Philadelphie. Image: DR

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La scène se répète comme un rituel dans les ports et les aéroports européens. Des policiers ou douaniers en uniforme extraient des dizaines de sacs de sport noirs d’un cargo, d’un camion ou d’un jet privé, puis les alignent et les exhibent comme des trophées. À l’intérieur des sacs, des pains de cocaïne parfois décorés d’images glorifiant le narcotrafic, comme cette effigie de Tony Montana, l’antihéros du film Scarface, découverte à Bâle en mai. Ces signes permettent aux trafiquants de reconnaître leurs lots de drogue avant de les distribuer dans toute l’Europe. Jusqu’en Suisse, l’un des plus gros consommateurs de poudre blanche du Vieux-Continent.

L’année 2019 a déjà explosé tous les records en matière de saisies de cocaïne. Le 6 mai, 600 kilos venus d’Uruguay dans un Gulfstream immatriculé M-FISH ont été interceptés sur le parking du Casino de Bâle, la plus grosse prise jamais effectuée sur territoire suisse. Le 17 juin, les douanes américaines ont saisi près de 20 tonnes à Philadelphie sur un navire de la compagnie genevoise MSC en route vers Rotterdam – l’une des plus grosses prises de l’histoire. Depuis janvier, 44 tonnes ont été saisies dans le port d’Anvers, l’une des principales portes d’entrée de la drogue en Europe.

Saisie de 4,5 tonnes de cocaïne à Hambourg, cet été.

Et ce n’est que la partie émergée de l’iceberg. Au mieux, selon Europol, les autorités ne découvrent que 15% des quantités qui circulent effectivement sur le marché. «Je suis dans la lutte contre la drogue depuis 14 ans mais je n’ai jamais vu de telles quantités de cocaïne, affirme un analyste d’Interpol. Cela me fait peur. Il y a tout simplement trop d’argent à gagner avec ce trafic.»

Profits gigantesques

Avec quelque 300 milliards d’euros de chiffre d’affaires annuel – estimation d’un service de renseignement occidental – la cocaïne est de loin la drogue la plus lucrative pour les groupes criminels. «Ces profits gigantesques leur permettent d’acheter qui ils veulent: des équipages de bateaux, des employés dans les ports, voire des fonctionnaires», s’inquiète un responsable de l’agence antidrogue américaine DEA pour l’Europe. L’enquête menée par le réseau European Investigative Collaborations (EIC), dont Tamedia est partenaire, permet de cerner le phénomène à l’échelle du continent.

À l’origine de ce tsunami de cocaïne, il y a l’explosion de la production mondiale. Elle a doublé depuis 2011 pour atteindre quelque 2000 tonnes par an, dont au moins 600 ou 700 seraient destinées à l’Europe. En Colombie, les récoltes de coca ont été multipliées par quatre, grâce – paradoxalement – au rétablissement de la paix dans le pays.

Laboratoire clandestin de cocaïne en Colombie, 2015. (Patrick Tombola/laif)

En parallèle, les trafiquants se sont réorganisés. Ils ont réussi à pirater le système commercial mondial et son vecteur le plus efficace, les grands navires porte-conteneurs, pour expédier d’énormes quantités de cocaïne travers l’Atlantique.

Le succès du «rip-off»

Leur nouvelle méthode de prédilection s’appelle rip-off, ou «arrachage». Elle consiste à ouvrir des conteneurs de marchandise légitime (poisson, bois, fruits, vin, cartons, etc.) dans un port sud-américain pour y cacher la drogue. «On glisse 50 sacs de 50 kg de cocaïne dans des containers, la drogue voyage avec de la vraie marchandise et elle est relativement facile à retirer», résume un policier suisse au fait de ces questions.

À l’arrivée en Europe, le conteneur chargé de cocaïne est identifié grâce à son numéro de série, transmis à des complices actifs dans le port d’arrivée. Ils récupèrent la drogue et placent de faux scellés sur les portes du conteneur pour rendre l’effraction indétectable. Le plus souvent, le transporteur et le propriétaire de la marchandise ne sont au courant de rien.

Un container de vin chargé de cocaïne, saisi dans le cargo MSC Gayane par les douanes américaines en juin.

L’immense avantage du rip-off, c’est qu’il permet de transporter beaucoup de drogue avec très peu de personnes. Tout le contraire des «mules» qui devaient prendre l’avion pour amener quelques centaines de grammes avec de sérieux risques d’être arrêtées. «Cette méthode fonctionne relativement bien et c’est relativement nouveau», confirme un autre policier suisse qui étudie le marché de la cocaïne. «En 2007-2008, on avait surtout des bateaux privés, des avions. Ça a beaucoup changé depuis 3-4 ans.»

Désormais, entre 70 et 90% de la cocaïne qui arrive en Europe est transportée par containers, selon les estimations des services de renseignement espagnol et allemand. Et chaque voyage permet d’importer 400, 800 kilos, parfois plus. «Dans le passé, nous parlions d'une moyenne d'environ 60 à 100 kg, note un rapport rédigé par un policier d’Anvers en 2017. Actuellement, le poids moyen d'une charge est supérieur à 600 kg, avec des expéditions régulières de plus d'une tonne.»

«Ils inondent le marché»

Partout, les saisies augmentent : +18% en Espagne entre 2017 et 2018, + 168% en Italie en 2019, +40% en Amérique latine, selon le service de renseignement intérieur espagnol CITCO. À Anvers, les prises ont doublé chaque année entre 2013 et 2016. Pas de quoi arrêter le trafic, pourtant. Les énormes quantités saisies montrent justement que les trafiquants s’enhardissent parce que l’essentiel de la cocaïne passe sans être détecté. Des ports comme Anvers, Rotterdam ou Hambourg voient passer des millions de containers par an, et seule une infime fraction est réellement contrôlée.

Le port d'Anvers. (Getty)

«L’augmentation de la production permet d’inonder le marché, note un policier suisse spécialisé dans les stupéfiants. On passe en force, on envoie cinq containers et au moins trois passeront, c’est sûr!» L’an dernier, le rapport vaudois Marstup notait que «si le risque de détection était plus élevé, les trafiquants seraient sans doute amenés à envoyer des quantités inférieures à celles qui sont découvertes quand la méthode n'a pas fonctionné».

L’autre avantage du rip-off, c’est qu’il empêche de remonter jusqu’à l’expéditeur de la cocaïne. Même en cas de prise, les autorités ne savent pas qui a organisé le transport ni d’où vient précisément la drogue. En 2015, un conteneur chargé de 150kg de poudre était arrivé par erreur dans le port de Bâle: les autorités n’ont jamais pu identifier les responsables du trafic.

L’organisation des trafiquants aussi a changé. Les cartels et mafias hiérarchisés d’antan ont fait place à une myriade de groupes (italiens ou nigérians, mais aussi serbes, albanais, néerlandais, marocains, etc.) qui installent des émissaires en Amérique du Sud pour y acheter directement la cocaïne. Ces groupes s’allient parfois «pour faire leurs courses ensemble et organiser ensemble le transport vers l’Europe», note un cadre de la DEA américaine. L’utilisation d’applications cryptées sur smartphone a simplifié les communications entre criminels, désespérant les policiers qui tentent de les surveiller.

Ces achats groupés expliquent les logos et emblèmes que l’on retrouve sur les paquets de cocaïne. Ils servent à répartir les commandes entre distributeurs une fois la cocaïne arrivée à destination. Cette répartition s’opère à proximité des grands ports comme Anvers ou Rotterdam. La cocaïne arrive ensuite, via des courriers et des semi-grossistes, jusqu’au consommateur final, par exemple en Suisse (lire à ce sujet l’interview du criminologue Pierre Esseiva).

Recrutement sur Facebook

S’il est très efficace, le système du rip-off nécessite une chaîne élaborée de complices dans les ports. Marins, dockers, douaniers, entreprises logistiques: tout le monde est soumis à la tentation de gagner quelques dizaines de milliers d’euros pour faire passer le «bon» container.

À Anvers, «les organisations criminelles recrutent sur Facebook, au fitness, au café, témoignent les enquêteurs antidrogue Manolo Tersago et Ken Witpas. Et beaucoup de gens sont intéressés. Juste pour déplacer un container, un travail qui prend quelques minutes, un conducteur de chariot élévateur peut gagner 25000 à 75000 euros.» Des chauffeurs de camion, également corrompus, prennent ensuite le relais pour mettre le container et sa drogue à l’abri.

En 2017, un employé des douanes néerlandais, Gerrit Groenheide, a été condamné à 14 ans de prison pour avoir fait passer au moins 4 tonnes de cocaïne dans le port de Rotterdam. Son travail était crucial: identifier les containers au moyen de codes couleur, de blanc (sans risque) à rouge (contrôle obligatoire) en passant par orange - les cas limite, nombreux, où le douanier doit décider quels containers doivent être mis à l’écart pour être contrôlés.

Menaces concrètes

Le jour de son arrestation, la police a retrouvé 1,1 million d’euros en cash dans un sac Lidl qui pendait dans la cuisine de Gerritt Groenheide. Mais le douanier affirme que l’argent n’était pas son seul motif. Il se sentait menacé. Les trafiquants «savaient tout de moi, y compris où mes enfants allaient à l’école et où ils travaillaient», a-t-il déclaré aux enquêteurs.

Fleurs déposées en hommage à l'avocat Derk Wiersum, assassiné à Amsterdam. (AFP/Getty images)

Ces menaces implicites deviennent parfois très concrètes. Aux Pays-Bas, où sont basées les principales têtes du trafic de cocaïne européen, on assassine désormais en pleine rue. Le 18 septembre, l’avocat Derk Wiersum a été exécuté de plusieurs balles dans la tête alors qu’il montait dans sa voiture, dans un quartier tranquille d’Amsterdam. Il défendait Nabil Bakkali, témoin de l’accusation dans une enquête visant la «Mocro maffia», un groupe criminel néerlando-marocain très actif dans le trafic de cocaïne.

Derk Wiersum.

Le frère du témoin avait déjà été abattu à Amsterdam en mars 2018. Et d’autres meurtres liés à la cocaïne ont été recensés ces derniers mois en Espagne et en Allemagne. Dans toute l’Europe, la vague de poudre blanche se colore désormais de sang.

Jörg Schmitt (Der Spiegel), Mark Eeckhaut (De Standaard), Jan Meeus (NRC) et Álvaro Sánchez Castrillo (Infolibre) ont contribué à cet article.

Créé: 08.11.2019, 18h00

Une collaboration européenne

Cette enquête a été réalisée grâce au travail commun des médias partenaires de la plateforme European investigative collaborations (EIC). Fondée en 2015 par le Spiegel (Allemagne) et Mediapart (France), elle regroupe 15 médias de 12 pays, dont en Suisse Tamedia et la RTS.

«Il y a un express de la drogue qui mène en Suisse depuis la Hollande»

Le criminologue Pierre Esseiva analyse le marché suisse de la cocaïne

On observe cette année des saisies record de cocaïne dans toute l’Europe. Ces prises ont-elles une influence sur l'offre de cocaïne en Suisse?
Pierre Esseiva : Non, les saisies n’ont pas d’influence sur le marché. C’est ce qu’on a observé en Suisse aussi. Il n’y a pas de rupture de stock. Vous pouvez saisir autant que vous voulez, mais la demande reste satisfaite. L’offre est assez pléthorique. La demande, elle, reste stable, assez basse, finalement. Mais l’offre augmente, et avec elle le taux de pureté de la cocaïne.

D’où vient la cocaïne qui arrive en Suisse?
Les Pays-Bas sont clairement le hub d’arrivage et de destination. Tout le monde se fournit à Rotterdam ou Amsterdam. Les grosses têtes du trafic sont là. Mais les gens qui livrent la Suisse ne sont pas des grosses têtes, et la police néerlandaise ne s’intéresse pas à eux. Le marché chez nous était traditionnellement tenu par les Africains de l’Ouest et par des Latino-Américains, qui servent une clientèle festive, sud-américaine essentiellement. Aujourd’hui, on nous dit que les albanophones se lanceraient, car ils ont des contacts directs à Amsterdam et Rotterdam, où ils ont accès à des produits d’extrêmement bonne qualité et à un bon prix.

Comment se passe concrètement l’acheminement de la cocaïne en Suisse?
Il y a une sorte service de colis de drogue, qui mène en Suisse depuis la Hollande. La commande se fait depuis la Suisse, et plusieurs commandes sont centralisées aux Pays-Bas. Puis un broker ou grossiste centralise l’expédition. Le transport se fera surtout par voie terrestre, dans voitures, par des mules etc. C’est difficile à éradiquer, car ces personnes sont interchangeables. La cocaïne est un produit recherché, sur lequel on peut se faire de l’argent, ce qui encourage des gens à se lancer dans le trafic. L’héroïne, en comparaison, ce sont des gagne-petits.

On sent une montée de l’inquiétude en Europe au sujet des énormes profits que génère ce trafic…
Il faut éviter le catastrophisme sur ce sujet. La consommation de stupéfiants fait moins de dégâts que celle de tabac ou d’alcool. Et nous avons calculé que l’argent gagné grâce à la cocaïne dans le canton de Vaud, c’est environ 50 millions de chiffre d’affaires par an, c’est-à-dire seulement 0,1% du PIB. Il me semble que ce phénomène reste contrôlable.

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