Si nous, les femmes, nous apprenions à désobéir?

La rédactionYannick Van der Schueren estime que les femmes ne doivent pas attendre d'être autorisées pour manifester.

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Je ne suis pas sûre d’avoir bien compris. Aujourd’hui, jour de grève des femmes, on me demande de prendre congé pour y participer. À défaut, je peux aussi fronder. Ne pas travailler, ne pas être payée et prendre le risque d’être virée. En d’autres termes, je dois accepter de perdre pour revendiquer un droit qui m’est dû depuis 38 ans. J’ai beau retourner la question dans tous les sens, je reste perplexe.

14 juin 1991, 5h58. Penchée à la fenêtre de mon appartement, je brandissais fièrement mon balai orné d’un ruban fuchsia. Un geste subversif terriblement jouissif qui marquait le début d’une journée historique. L’heure de notre D-Day avait sonné. On allait être plus de 500'000 à déferler dans les rues. Exaltant. L’égalité entre femmes et hommes ne sera plus un vain mot inscrit dans la Constitution helvétique depuis 1981. C’était d’une naïveté crasse, j’en conviens.

«Un petit groupe de femmes en colère armées de poêles à frire avait réussi à effrayer nos élus»

J’ai commencé à grandir le 3 mars 1993. Ce jour-là, avec une poignée de militantes, nous sommes montées à Berne pour soutenir l’élection au Conseil fédéral de Christiane Brunner, fer de lance de la grève et candidate officielle du Parti socialiste. C’était jour de fête sur la Bundesplatz. L’annonce de sa non-élection, liée à une infâme campagne de diffamation, a fait l’effet d’une bombe. La majorité bourgeoise du parlement lui avait préféré un homme. Humiliation suprême.

On a réuni tout ce qu’on avait sous la main. Peinture, œufs et rouleaux de papier toilettes — achetés en catastrophe dans les épiceries voisines — ont volé contre les murs du Palais fédéral. S’en est suivi un assaut de boules de neige. Le vacarme de nos casseroles et de nos sifflets, venu rythmer notre rébellion improvisée, a fini par résonner sous la Coupole.

Les forces de l’ordre sont arrivées avec mission de nous disperser à coups de gaz lacrymogènes. Un petit groupe de femmes en colère armées de poêles à frire avait réussi à effrayer nos élus. Francis Matthey, pourtant encouragé par plusieurs camarades à accepter ce poste, renonçait. Un nouveau tour de scrutin était agendé. Le jour J, plus de 10'000 femmes avaient fait le déplacement. Ruth Dreifuss a été élue le 19 mars. En 1993, j’ai pris deux jours de congé. Je ne le regrette pas.

Inégalité inacceptable

Ma capacité d’indignation est intacte. Ma colère aussi. L’inégalité entre femmes et hommes est inacceptable. La violence me donne la nausée. Mais je refuse de mendier. Pire, de payer pour que la loi soit appliquée. Les hommes ne respectent pas les règles, apprenons, nous aussi, à ne pas les respecter. Le but d’une grève est de désorganiser la société, pas d’arranger les bidons pour ne pas trop déranger et encore moins de se coordonner pour pallier notre absence.

Le 7 et 8 mars dernier en Espagne, des millions de femmes ont battu le pavé. Elles n’ont pas attendu les autorisations pour manifester. Apprendre à désobéir, c’est apprendre à ne plus avoir peur. «Désobéir à l’autre, c’est avant tout obéir à soi-même», pour reprendre les mots du philosophe français Frédéric Gros. Le jour où nous déciderons réellement de nous mettre en grève, il ne faudra que quelques heures pour que le pays perde pied.

Créé: 14.06.2019, 06h53

Yannick Van der Schueren, rubrique Monde.

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