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Documentaire aux États-Unis
«Dreamers» ou l’envers du rêve américain

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C’est une existence dans l’ombre, sans contrastes, sans jamais rien qui dépasse pour ne surtout pas se faire remarquer, arrêter, expulser. C’est la vie de Carlos, Américain depuis trois décennies sur tous les plans, sauf sur le papier, que le duo de réalisateurs suisses Stéphanie Barbey et Luc Peter ont magnifiquement mis en lumière dans leur troisième documentaire, «Dreamers» (rêveurs), sorti cette semaine dans les salles romandes.

Dreamers, comme le surnom donné aux sans-papiers arrivés enfants aux États-Unis depuis le projet de loi DREAM (Development, Relief and Education for Alien Minors) visant à les régulariser, déposé en 2001 et toujours en attente d’une adoption par le Congrès. Mineurs, ils sont pour l’heure considérés comme non responsables de leur venue sur le territoire et donc protégés. Majeurs, leur réalité bascule dans la clandestinité: leur présence devient illégale et ils risquent la déportation.

Une jeunesse à Chicago

Arrivé à 9 ans à Chicago, avec ses parents et ses trois frères – Jorge, Jesus et le benjamin Julio –, Carlos en a 39 lors du tournage. Dans sa jeunesse, il avait dû renoncer à une bourse d’études universitaires, faute de statut légal. Depuis qu’il vit caché, il travaille dans la construction. Il a grimpé les échelons, devenant contremaître sur les chantiers d’envergure d’un pays qui ne veut pas de lui, tout en acceptant ses impôts. Très engagé pour la cause des dreamers, il a choisi de prendre le risque de dévoiler son vécu sur grand écran.

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Car à travers Carlos, c’est l’histoire de 2,5 millions de dreamers que porte le long métrage de la Genevoise Stéphanie Barbey et du Lausannois Luc Peter. «Nous voulions répondre à la question: qu’est-ce qui fait un citoyen? confie le second. Nous avons rencontré Carlos en 2015. Tout en lui, sa mentalité, sa philosophie de vie, est américain. Son histoire nous a touchés très fortement.»

Faire ressentir

Le film s’ouvre sur Carlos, d’abord de dos, silhouette anonyme marchant dans une métropole qui semble souvent le submerger par sa taille dans la beauté des plans signés Nikolai von Graevenitz et portés par la musique de Louis Jucker. «Nous ne voulions pas montrer, mais plutôt faire ressentir, explique Luc Peter. Nikolai a donc beaucoup joué avec le flou, les gros plans, les reflets afin que l’image soit un peu flottante, comme dans un voyage intérieur.»

Stéphanie Barbey: «Se marier est risqué pour un clandestin, car il est obligé de sortir du bois pour le faire.»

Ce voyage nous emmène à la rencontre des membres d’une famille très soudée. L’absence de Jorge pèse sur le récit: il a été expulsé au Mexique. S’il remet un pied aux États-Unis, où vit aussi son fils Freddy, il risque 30 ans de prison. Angoissé à l’idée de connaître le même sort que son frère, Jesus ne sort presque jamais. Quant à Julio, il a été naturalisé à la suite de son mariage avec une Américaine. «Mais le mariage n’offre pas automatiquement accès à la citoyenneté. C’est une affaire de quotas et la décision peut prendre dix ans, détaille Stéphanie Barbey. Or se marier est risqué pour un clandestin, car il est obligé de sortir du bois pour le faire.»

En noir et blanc pour plus de réel

La voix de Carlos mène le film. Son ton monocorde fait écho à ce quotidien fragile et monotone, suspendu au hasard d’un contrôle d’identité et retranscrit en noir et blanc à l’écran. «C’est notre film le plus construit, indique la réalisatrice qui a écrit la voix off sur la base des témoignages de Carlos. Au cinéma, ce qui nous intéresse, Luc et moi, c’est la zone grise entre documentaire et fiction, c’est de sublimer, d’intensifier le réel. Nous aimons le documentaire parce qu’on part d’une histoire vraie pour la rendre cinématographique, au lieu de partir d’une fiction et d’essayer de la rendre réaliste.»

Avec le choix du noir et blanc, le duo souhaitait également «s’affranchir de la temporalité que la couleur peut donner». Une manière de rappeler que les administrations se succèdent sans résoudre la question des dreamers. La sortie suisse a d’ailleurs été repoussée afin de coller à l’actualité américaine: le 5 novembre, Donald Trump pourrait être réélu. «En 2012, Barack Obama avait mis en place le programme DACA, invitant les dreamers à s’annoncer dans l’espoir d’obtenir un permis de séjour renouvelable tous les deux ans, précise Luc Peter. Dès qu’il a été élu, en 2016, Donald Trump a stoppé le programme et il y a eu des arrestations.»

Commencé dans cette atmosphère tendue, le tournage a ensuite été interrompu à cause du Covid: «Nous avons repris sous Joe Biden. Son élection avait amené un peu de sérénité, souligne Stéphanie Barbey. Nous avons choisi de parler des dreamers, car les États-Unis sont la terre d’immigration par excellence. Mais l’histoire pourrait se jouer en Suisse ou n’importe où en Occident.»

À voir: «Dreamers», de Stéphanie Barbey et Luc Peter (1 h 23). Détail des séances (avec intervention de Carlos par téléphone le 16 octobre, à Genève, et le 28 octobre, à Zurich) sur dreamersfilm.ch

Cap sur l’Alaska

Il y a vingt ans, Stéphanie Barbey et Luc Peter se rencontrent dans un cours de direction d’acteurs. Depuis, ils travaillent régulièrement ensemble, avec déjà trois films à deux: «Magic Radio» (2007), «Broken Land» (2014) et «Dreamers». Le directeur d’Intermezzo Films s’occupe de la production, parfois de la caméra, tandis que la cinéaste s’attelle davantage à l’écriture.

Et quand Stéphanie Barbey se lance avec un premier documentaire en solo, «Totemic», Luc Peter n’est pas loin: il le produit. Actuellement en tournage en Alaska, le film suit les traces de Georges Barbey, son arrière-grand-père explorateur, à travers l’histoire de deux totems tsimshians, qu’il avait achetés en 1956 pour le compte du Musée d’ethnographie de Genève.

Partie à la recherche de leur signification, elle a rencontré les descendants des sculpteurs, eux-mêmes en quête de leurs racines: «Ils sont venus à Genève visiter l’exposition sur la décolonisation de l’art du musée. J’y ai aussi filmé leur découverte des totems originaux, conservés dans des caisses. C’était très émouvant parce qu’ils les voient comme des personnes, et non des objets.»