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Dmitri Mouratov
La Russie, «c’est une dictature de type nouveau, une dictature informatique»

Genève, le 9 mars 2024.
Espace Pitoëff.
Portrait de Dmitry Muratov à l'occasion du FIFDH de Genève.
©Frank Mentha
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Invité du Festival du film et forum international sur les droits humains (FIFDH), à Genève, le cofondateur et rédacteur en chef de «Novaïa Gazeta» a choisi de rester en Russie alors qu’une partie de sa rédaction a lancé une version européenne du journal en Lettonie. En 2023, Dmitri Mouratov a rejoint la liste des quelque 200 journalistes et médias désignés «agents de l'étranger» par les autorités russes.

Des milliers de Russes ont assisté aux funérailles d’Alexeï Navalny. Cela vous a redonné de l’espoir?

Quand Gorbatchev est mort, on disait que personne ne viendrait lui dire au revoir, mais la foule était là, les gens avaient besoin de paix et d’exprimer leur reconnaissance. Aux funérailles d’Alexeï Navalny, j’ai marché pendant trois heures entouré de milliers de gens, beaucoup de jeunes. Autour de nous, les voitures klaxonnaient en faisant des signes.

Je peux m’imaginer ce qu’on a fait au corps de Navalny, qui n’a pas été nourri, qui a été enfermé 27 fois dans un cachot à l’intérieur de la prison. Mais à l’intérieur de ce corps vivait un être joyeux, qui plaisantait, qui demandait la liberté. Le corps a fini par lâcher. Mais aux funérailles, les gens ont apporté tellement de fleurs qu’ils ont réchauffé ce corps froid. C’était un immense hommage à un homme qui restera pour toujours dans l’histoire du pays.

Navalny a fait le choix de rentrer en Russie malgré les risques. Vous aussi, vous avez choisi de rester.

Je ne veux pas parler de moi. Je dirais seulement que nous continuons de travailler. Est-il possible d’aimer son pays et de ne pas aimer l’opération militaire spéciale? Oui, c’est possible.

Comment percevez-vous le moral des Russes? Sont-ils lassés de la guerre? Indifférents? Ou au contraire enthousiastes à la suite des récents succès sur le front?

Il n’y a pas une seule population russe, mais plusieurs. La nouvelle classe moyenne n’est pas celle qui crée le savoir, des ingénieurs, des programmeurs ou des architectes. Ce sont des gens qui travaillent pour l’État, des officiers des services spéciaux, qui ont des galons. Après, environ 80% des plus de 65 ans, qui ont encore connu l’URSS, soutiennent Vladimir Poutine quoi qu’il dise. Et puis il y a les jeunes dans les villes. Près de 80% des moins de 45 ans sont pour des pourparlers de paix, quels qu’ils soient. Enfin, il y a énormément de Russes qui sont profondément malheureux de voir que leur propre pays est en train de passer à la moulinette le pays voisin.

Il y a le parti de la vie et celui de la mort. La mort est devenue un investissement fructueux. Un soldat meurt et sa veuve touche 12 millions de roubles (130’000 euros). Pour gagner cette somme, il faut travailler pendant vingt ans. Même l’Église orthodoxe russe commence à dire que la mort est la fonction suprême de l’être. D’autres au contraire estiment que la vie est un don de Dieu et qu’il ne faut pas tuer. Là encore, deux peuples s’affrontent et vous pouvez imaginer de quel côté est le pouvoir.

La veuve d’Alexeï Navalny a appelé à la mobilisation lors du scrutin du 17 mars. L’opposition a-t-elle une quelconque chance de rafler quelques voix?

Vladimir Poutine a rallongé la durée de son mandat de deux ans. Il a modifié la Constitution, qui ne lui permettait d’enchaîner que deux mandats consécutifs. Les autres articles de la Constitution, comme la liberté d’expression ou le fait qu’il ne peut y avoir une seule idéologie dans le pays, ne fonctionnent pas. En vingt-cinq ans, il n’y a eu aucun référendum. Les candidatures d’Ekaterina Duntsova et de Boris Nadejdine (ndlr: de l’opposition) n’ont pas été enregistrées. Il n’y a pas eu de campagne électorale, car il n’y a pas de médias indépendants. Poutine a refusé de prendre part à des débats sur les chaînes de télévision nationales. À vous de décider si on peut nommer cela une campagne présidentielle.

Il est faux de dire que Vladimir Poutine est un dictateur qui n’a pas de soutien. Il a un noyau de fidèles, de personnes âgées et ceux qui servent le gouvernement et dont il est l’employeur. Il s’appuie sur ces électeurs et estime que c’est le point de vue de la majorité de la population. Les gens qui sont pour la paix n’ont pas de députés qui les représentent au parlement. Comment peuvent-ils dès lors exprimer leur point de vue?

Le régime a fait un énorme effort pour supprimer les médias d’opposition. Mais il y a d’autres canaux, notamment Telegram. Alors que savent les gens sur la guerre?

Facebook et Instagram sont bloqués. Deux cents médias ont été fermés. Telegram est devenu une sorte de parlement avec toutes les tendances représentées. Il y a un autre élément: avant, on opposait la propagande de la télévision à la liberté de parole sur internet, et les gens pensaient que lorsqu’il y aurait davantage d’ordinateurs que de téléviseurs, on aurait la liberté d’expression. Mais le gouvernement a appris à se servir d’internet. Le plus grand réseau social, VKontakte, par exemple, qui compte 80 millions d’utilisateurs, est contrôlé par l’État. Aujourd’hui, les gens ont peur d’utiliser des VPN pour avoir accès à des médias libres. C’est une dictature de type nouveau, une dictature informatique.

Il y a un sentiment d’échec chez vous, de ne pas avoir réussi à continuer d’informer la population?

Pendant trente ans, nous avons investi dans cette génération des 20-40 ans, qui a de l’empathie, qui rêve de faire le bien et pas seulement de gagner de l’argent. Je pense que comme dans beaucoup d’autres pays, il a manqué du temps pour qu’elle devienne majoritaire. Avec l’opération militaire spéciale, beaucoup sont partis de Russie, mais cette génération continue à vivre. Poutine récrit l’histoire de la Russie et construit sur le passé. Le passé est en train de gagner. Mais pas pour longtemps.

Cette interview a été réalisée en commun avec Heidi.news et la revue «Kometa».

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