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Disques vinyles
Le grand livre des pochettes gribouillées

Un 45t de Pierre Groscolas pimpé avec goût et imagination. On aime la bulle politique.
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«Il ne faut pas se servir des WC avant vendredi midi.» L’annotation est griffonnée sur la pochette intérieure d’un exemplaire du «In Rock» de Deep Purple, millésime 1970. Elle est sans doute l’œuvre d’un plombier à l’intention des usagers desdites toilettes. Elle est fascinante. Comment un brave artisan a-t-il pu décider d’utiliser un disque qui ne lui avait rien fait pour noter son message? C’est là l’un des mystères que recèle le récent et poilant «TB Jerck XXX / Une étude de graphomanie vinylique». Soit une petite histoire des dessins et annotations à la main dont sont couvertes maintes couvertures de disques vintages.

On doit cet ouvrage tout à la fois essentiel et délicieusement anecdotique à deux vétérans du rock français. Ex-bassiste du trio King Size, Philippe Nicole tient aujourd’hui un magasin de disques à Tulle. Le Niçois Didier Balducci joue de la guitare dans les Dum Dum Boys depuis quarante ans et s’occupe d’une maison, ou maisonnette, de disques nommée Mono-Tone, chez qui sort – assez confidentiellement – le livre dont il est question ici.

Comment souiller une pochette en recommandant de ne pas le faire.

Dans les années 60 et 70, donc, on gribouille sur les pochettes de disques. À qui mieux mieux. À Bic rabattu, même. Il y a d’abord les annotations techniques sur le tempo des chansons. Quelques milliers de vinyles portent ainsi la mention jerck – ou slow – notés devant les titres vifs ou suaves, en vue de leur diffusion en surprise-partie. «Jerck n’est qu’une danse des Sixties parmi des dizaines d’autres vite passées de mode», s’amuse Didier Balducci. «Pourtant, on ne sait comment, le terme est resté comme synonyme de «dansant». J’adore ce 45t des Stooges annoté Jerck extra super bien à mettre quand salle chaude. Un jerck des Stooges: c’est énorme!»

«Disco pourri»

Parmi les graphomanes de naguère, il y a aussi les artistes du dimanche qui colorient, badigeonnent, crayonnent; créent en somme sur les malheureuses pochettes. Les poètes, qui jettent des vers, peut-être inspirés par la musique. Ou pas. Les correspondances plus ou moins palpitantes. Les dédicaces («A Cricri de la Petite folle»); les déclarations d’amour; les recommandations («vous êtes priér de rendre ce disque dans l’Etat ou vous L’avez Trouvé»); les verdicts sans appel, comme ce «disco pourri» barrant rageusement le visage de la pauvre Gloria Gaynor.

L’émouvante correspondance entre Coco et Cri-Cri dans un disque de Kiss.

Sans oublier la liste de courses au magasin de bricolage, les commentaires sur le physique de l’artiste («t’es pas beau»), les remarques pratiques («enregistré des deux côtés»). Plus des cascades de têtes de mort, de zizis, de croix gammées, de signes Peace and Love, de moustaches, barbes et dents cariées. Toute une époque.

Les textes du bouquin sont zébrés d’une joyeuse potacherie et d’un deuxième degré réjouissant. On rit. Mais l’entreprise raconte aussi, mine de rien, quelque chose sur la période où flamboya cette production graphique anarchique. «C’était une époque d’insouciance et de prospérité. Au début des années 70, on trouvait des disques partout: au tabac, au magasin d’électro ménager du coin. Ils n’avaient pas encore acquis ce caractère d’objets sacrés qu’on leur accordera durant les décennies suivantes. Et puis le format s’y prêtait. Nul n’a jamais eu envie de griffonner sur un CD. Et que dire du MP3…»

Passion française

Le phénomène, précisément situé dans l’histoire récente, l’est aussi géographiquement. «Des milliers de disques sont passés entre mes mains. Il me semble n’avoir jamais constaté cette graphomanie dans les autres pays. Pourquoi les Anglais et les Américains ne racontaient pas leur vie sur leurs disques? Pourquoi les Allemands, les Espagnols ou les Italiens ne les graffitaient-ils pas? C’est une passion française que voilà.»

Réponse cinglante à une invitation pourtant aimable.

L’ouvrage a été rendu possible grâce aux collections privées de ses deux auteurs. «Pour ma part, je ne possède qu’une douzaine de disques gribouillés. Mon regret, c’est de ne pas avoir acquis ces centaines de pochettes écrites ou dessinées que j’ai pu croiser toutes ces années aux puces, dans les vide-greniers et brocantes. Mais depuis la sortie du livre, les lecteurs nous envoient plein d’images de leurs propres exemplaires. Dès lors, il n’est pas impossible d’envisager un deuxième TB Jerk XXX.» On se gondole d’avance.

«TB Jerk XXX / Une étude de graphomanie vinylique», Éd. Mono-Tone, 255 pages. Commande chez l’éditeur: memphismao@gmail.com

Une feuille A4 pliée en deux, un bic bleu, une agrafeuse et le tour est joué. Astucieux, non?