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Ciné-concert à La BâtieDeux musiciens discutent avec un pigeon suédois

C’est un des trop rares concerts du festival cette année: Emilie Zoé et Christian Garcia-Gaucher remettent en son un film très sombre du Suédois Roy Andersson. À voir mercredi.

La première du ciné-concert «A pigeon stat on a branch reflecting on existence», en mars 2018 au temple allemand de La Chaux-de-Fonds. Sur scène, Emilie Zoé, Christian Garcia-Gaucher et Nicolas Pittet.
La première du ciné-concert «A pigeon stat on a branch reflecting on existence», en mars 2018 au temple allemand de La Chaux-de-Fonds. Sur scène, Emilie Zoé, Christian Garcia-Gaucher et Nicolas Pittet.
Stan of Persia

Projecteur sur l’écran, scène au musée: intérieur grisâtre, humour noir. Un pigeon empaillé contemple le visiteur hébété. C’est un plan-séquence fixe, tourné dans un décor factice. Le film «Un pigeon perché sur une branche philosophait sur l’existence» compte en tout 39 saynètes de ce type, chacune interrogeant les travers de l’existence humaine, les chicanes du quotidien, l’étrangeté de la mort. Signé Roy Andersson, 77ans, cinéaste suédois avançant à petits pas dans son monde de brocante triste. Pas plus de six longs-métrages à son actif, des années 70 à nos jours, ledit «Pigeon» ayant remporté le Lion d’or de Venise en 2015.

Le film est déjà culte, entend-on. Andersson a des détracteurs. Mais beaucoup d’adeptes. Ainsi d’Emilie Zoé et de Christian Garcia-Gaucher, tous deux établis à Lausanne. Elle, la chanteuse-guitariste, «songwriter» anglophone dont la scène helvétique découvre progressivement l’immense talent. Forte en riff rock, poignante dans le chant. Tel est son pedigree de départ, qui s’ouvre peu à peu à de nouvelles couleurs. Quant à lui, sa réputation n’est plus à faire: le trio Velma a été son étendard dans les années 90 et 2000, étonnant projet mêlant pop culture et performance contemporaine. Aux dernières nouvelles, le duo Meryl Wubslin, mené avec Valérie Niederoest, l’occupait principalement.

Invitation pour l’étrange

Un jour, Emilie Zoé reçoit l’invitation à se produire en ciné-concert au festival Les étranges nuits du cinéma, à La Chaux-de-Fonds. Là-bas, les spectateurs vont déguisés, crient pendant les projections. La manifestation aime le gore, le trash, l’horreur. Emilie aime Andersson, Christian aussi. OK! Christian a coproduit son dernier album, «The Very Start». Et Christian a l’habitude de travailler pour le cinéma. Parfait! Mars 2018, au temple allemand de la cité du haut, tout est prêt pour la première de «A pigeon sat on a branch reflecting on existence», qui est quand même plus évocateur que l’intitulé d’origine: «En duva satt på en gren och funderade på tillvaron». Concluante, l’expérience motive la sortie d’un disque, deux ans plus tard, au printemps 2020, ainsi que de nouvelles représentations. C’était la semaine dernière à la Case à Chocs de Neuchâtel. Ce sera mercredi 9septembre au festival La Bâtie, dans le cadre feutré du Théâtre Pitoëff.

Et ça, c’est quoi? «Pigeons: soundtrack for the birds on the treetops watching the movie of our lives». Traduction: une bande-son pour les oiseaux sur le toit, observant le film de nos vies. Cette variation sur le titre, choisie pour le disque uniquement, évoque la manière dont les chansons deviennent commentaires du film. Composé par Emilie et Christian. Interprété sur scène avec le concours de Nicolas Pittet à la batterie, Christian assurant principalement les guitares, Emilie jouant, pour la première fois, presque exclusivement des claviers.

Cette histoire me donne envie de dézoomer sur nos vies.

Emilie Zoé, musicienne

Ainsi que nous le raconte Emilie: «Je venais de recevoir un vieil orgue de brocante, d’une obscure marque italienne des années 70, avec boîte à rythmes intégrée. Je l’ai démonté. Son intérieur est splendide.» Il faudrait refaire la scène, en plan fixe, bien entendu. On verrait comme une salle d’opération, le synthétiseur en guise de créature extraordinaire qu’une jeune femme, ses yeux bleu métallique grands ouverts, dépiaute sans ciller avec la patience d’une scientifique…

L’œil de la bête

Emilie Zoé avait commencé des études de physique. Elle aurait pu chercher le boson au CERN. Au lieu de quoi, elle chante. Mais dans le fond, son univers reste le même. «Je lis toujours des bouquins d’astrophysique. Ça me fascine qu’on puisse comprendre, calculer, prévoir de tels phénomènes, alors que la météo reste aléatoire. Tout cela est magnifique et donne envie de continuer à réfléchir aux choses.»

Emilie Zoé et Christian Garcia-Gaucher.
Emilie Zoé et Christian Garcia-Gaucher.
Louis Jucker

Lorsqu’il préparait son film, Andersson était paraît-il très déprimé, incapable de trouver le bon scénario. Un jour, il regarde par la fenêtre, aperçoit un pigeon, qui à son tour le regarde. Andersson se dit alors: les pigeons, que pensent-ils de nous? «Cette histoire me touche, me donne envie de dézoomer sur nos vies, de trouver un regard différent, extérieur.»

La musique est-elle dramatique pour autant? «Si on me rencontre dans la rue, je suis plutôt rigolote, en tout cas pas déprimée. Les chansons, ce sont des bouts de soi, un regard sur les choses. Si le rire n’est pas du tout mon truc, ce n’est rien de dépressif non plus. Ça dit plutôt: nous, qui sommes tout petits dans l’univers. Un tel constat n’est ni triste ni joyeux, mais beau et puissant.»

Ciné-concert Me 9 sept., 21h, Théâtre Pitoëff. Infos: batie.ch