Des cours de maths réservés aux filles? Cesla Amarelle y réfléchit

Face à des inégalités de genre qui menacent de se creuser, la conseillère d’État vaudoise est déterminée à agir pour réconcilier les filles et les mathématiques. Quitte à briser un tabou.

Face à des inégalités de genre qui menacent de se creuser, la conseillère d’État vaudoise est déterminée à agir pour réconcilier les filles et les mathématiques. Quitte à briser un tabou.

Face à des inégalités de genre qui menacent de se creuser, la conseillère d’État vaudoise est déterminée à agir pour réconcilier les filles et les mathématiques. Quitte à briser un tabou. Image: ARC Jean-Bernard Sieber

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Le défi est global. Une étude internationale est venue le rappeler le mois dernier: soit les femmes montent dans le train des bouleversements technologiques et ont accès aux métiers du futur, soit elles restent à quai et pour elles, ce sera pire: les inégalités de genre vont s’aggraver.

L’école se trouve donc sous pression, particulièrement en Suisse où les adolescentes qui s’orientent vers des filières techniques à la sortie des classes restent en forte minorité. Un exemple: au niveau universitaire, seuls 14% des jeunes qui ont choisi l’informatique en 2018 étaient des femmes, 11% dans les hautes écoles spécialisées, 9% au niveau de l’apprentissage.

«Si c’est utile, nous le ferons»


Pour la conseillère d’État vaudoise Cesla Amarelle, ce constat doit interpeller les pouvoirs publics: «Si nous ne faisons pas aujourd’hui ce travail de réconciliation des filles avec les MINT (ndlr: mathématiques, informatique, sciences naturelles et techniques), le risque est qu’elles se coupent très tôt de toutes ces branches survalorisées sur le marché du travail et que dans dix ans, il y ait encore plus de discriminations.» Comme d’autres Cantons romands, Vaud s’attelle à ce défi depuis plusieurs années. Mais Cesla Amarelle le constate: «Ce qu’on met en place est relativement efficace, les indicateurs le montrent.

Le problème, c’est que cela prend un temps fou. Nous avons réussi à infléchir la tendance, mais avec une marge de progression d’environ 0,5% par année.» En 2010, il y avait 33% de filles en option spécifique maths-physique dans l’école vaudoise. En 2018, elles étaient 36%.

La socialiste est déterminée à appuyer sur l’accélérateur. Elle a chargé la HEP Vaud de lui remettre un rapport sur l’enseignement des maths. L’étude est en cours de finalisation. La conseillère d’État confie déjà être prête à briser un tabou: «Nous aurons entre autres une discussion sur la pertinence de faire des classes de mathématiques spécifiques pour les filles très tôt dans la scolarité. Si c’est utile, nous le ferons.»

Recteur de la HEP Vaud, Thierry Dias confirme que la question du genre sera l’un des aspects abordés dans le rapport. «Il n’est pas central cela dit. Car curieusement, c’est toujours l’un des sujets sur lequel les acteurs ont du mal à communiquer, notamment les enseignants», indique-t-il. Les chercheurs de la HEP Vaud ont été surpris par les résultats obtenus. Après avoir auditionné toute une série d’acteurs – parents d’élèves, syndicats, fédérations patronales et professeurs – ils ont envoyé un sondage à tous les enseignants du canton de Vaud. Ces derniers étaient amenés à se positionner sur différentes affirmations. Or celles qui étaient liées au genre ont suscité le plus fort désaccord.

«Il ne s’agit pas uniquement d’inverser le rose et le bleu dans les supports de cours. Il faut un engagement plus assumé de la part des enseignants»

Pour une majorité d’enseignants il n’est pas vrai du tout de dire que «les filles et les garçons n’ont pas la même manière d’apprendre les maths» ou encore que «la notion de genre influence les résultats des élèves en maths».

La négation des enseignants


Inquiétant? «Il y a une forme de politiquement correct sans doute, commente Thierry Dias. Si je m’en tiens à ce que disent les enseignants, je n’aborderais même pas la question du genre. Pourtant, ce n’est pas anodin. On sait que cette question est déterminante, notamment dans les premières années du parcours scolaire.»

C’est même prouvé au niveau scientifique. Une étude de l’EPFZ publiée en 2016 a montré qu’à réponses égales, les jeunes gymnasiennes étaient moins bien notées que leurs homologues masculins en physique, une discrimination inconsciente de la part des professeurs. En février, ce sont les bureaux de l’égalité romands qui faisaient ce constat: dans les livres de maths de 8e HarmoS (11-12 ans), 80% des personnages adultes représentés sont des hommes.

Dans le cadre du rapport élaboré par la HEP Vaud, l’équipe de Thierry Dias a interrogé directement les principales concernées pour savoir pourquoi elles boudaient les options spécifiques en maths. «Ce n’est ni par inaptitude ni parce qu’elles rejettent la matière. Si elles ne choisissent pas ces filières, c’est simplement parce qu’elles n’ont pas envie de se retrouver dans des classes avec 80% de garçons», explique le recteur. À un âge où le fait d’être «normal» vire à l’obsession, créer une sorte de communauté doit ainsi permettre aux filles de mieux crocher. L’EPFL a fait ce pari, en collaboration avec les cantons du Jura, de Berne, de Genève, de Fribourg et du Valais, avec ses ateliers d’informatique, de robotique et de code réservés aux écolières.

Faut-il vraiment répliquer cette méthode au sein de l’école publique? Thierry Dias relève que cette question ne faisait pas partie du mandat de la HEP. Mais il le dit ouvertement: «Une séparation assumée, pas définitive mais à certains moments, des garçons et des filles, est une idée à étudier.» Car le recteur le souligne: «Il ne s’agit pas uniquement d’inverser le rose et le bleu dans les supports de cours. Il faut un engagement plus assumé de la part des enseignants: les filles doivent se sentir poussées, renforcées et reconnues.» En allant jusqu’à faire de la discrimination positive à l’école? «Quand on veut un changement en profondeur, il ne faut avoir peur de rien.»

Créé: 13.07.2019, 23h20

En Italie, la parité dans les études de maths

Avec le Portugal, l’Italie constitue une exception en Europe du point de vue du nombre de femmes qui étudient les mathématiques au niveau tertiaire. Dans la péninsule, elles étaient même 52% à s’y inscrire en 2016. Pourquoi une telle différence avec la Suisse? Deux doctorantes de la HEP Vaud originaires d’Italie, Francesca Gregorio et Sara Pressuti, se sont posé la question. Elles y ont consacré un article paru en mai dans la revue l’«Éducateur».
Elles relèvent un point commun entre le Portugal et l’Italie: tous deux connaissent un seul parcours pour l’étude et l’enseignement des sciences. Autrement dit, les jeunes filles qui veulent devenir enseignantes s’y engouffrent et peuvent découvrir plus tard qu’elles ont envie de développer l’aspect scientifique. En Suisse, c’est pour ainsi dire l’inverse. Pour faire des études en maths, ingénierie, ou encore physique, mieux vaut avoir choisi les options correspondantes dès l’école secondaire. Or «à 12 ans, une fille pourrait ne pas avoir envie de rejoindre une classe essentiellement occupée par des garçons, dilemme qu’elle ne se posera pas forcément à 18 ans», notent Francesca Gregorio et Sara Pressuti. Autres constats plus généraux: «Les préjugés de genre peuvent générer un sentiment d’incapacité et d’auto-exclusion» des femmes. C’est le fameux symptôme: «De toute manière, je suis nulle en maths.» Enfin, le rôle de l’école est mentionné: un modèle de cours qui ne se base pas sur la compétition ou sur la vitesse, mais plutôt sur la réflexion, peut davantage susciter l’intérêt des filles.

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