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GaleriesDepuis bientôt une année, elles naviguent à vue

Vernissages repoussés, foires annulées, espaces d’exposition fermés, les galeristes genevois, toujours plus isolés, racontent leurs galères.

S’approcher des vitrines pour guigner à l’intérieur, c’est tout ce qui reste aux passants, masqués, pour profiter des expositions du Quartier des Bains.
S’approcher des vitrines pour guigner à l’intérieur, c’est tout ce qui reste aux passants, masqués, pour profiter des expositions du Quartier des Bains.
Steeve Iuncker-Gomez

C’est ce que l’on appelle un faux départ. Après trois mois de fermeture forcée, les galeristes genevois avaient prévu de vernir leurs nouveaux accrochages à la fin janvier, en marge d’Artgenève, dont l’édition 2021 a finalement dû être repoussée. Il n’en sera rien. Tout comme la foire d’art contemporain, ils ont dû apprendre à prendre leur mal en patience. Suite aux annonces du Conseil fédéral de prolonger la fermeture des espaces culturels jusqu’à fin février, la plupart des galeries maintiendront leurs portes closes. «Nous allons tout de même accrocher notre nouvelle exposition qui doit rester en place jusqu’au 19 mars, en espérant qu’on pourra ouvrir début mars», note Adeline Drechou, manager à la galerie Pace. Si certains de ses homologues ont fait le choix de rester ouverts sur rendez-vous, la galerie internationale n’ouvrira que pour du click & collect. «On n’a pas envie que les gens aient peur de revenir chez nous. Cela dit, c’est un peu frustrant car notre espace est suffisamment grand pour pouvoir recevoir les visiteurs dans le strict respect des mesures sanitaires.»

Incertitudes et frustrations

D’autres attendent de voir l’évolution de la situation avant de prendre une quelconque décision. «Si c’est monter une exposition pour la défaire quelques jours plus tard, ce n’est pas la peine», note Alice Frech, directrice de l’antenne genevoise de De Jonckheere qui, dans le cadre de la nouvelle édition d’Art en Vieille-Ville qu’elle préside, prévoyait d’exposer le photographe genevois Christian Lutz. Elle n’a finalement eu d’autre choix que d’annuler l’événement en attendant des jours meilleurs. «Le plus difficile, c’est de vivre dans ce climat d’incertitude, on ne peut rien prévoir», regrette-elle.

Frustration partagée par sa consœur Joy de Rouvre, galeriste et directrice de l’Association du Quartier des Bains. «Comme au mois de novembre, nous sommes dans le flou. À ce moment-là, pratiquement tous nos membres avaient décidé d’ouvrir sur rendez-vous car on venait tout juste de vernir nos nouveaux accrochages. Faire venir les gens maintenant, alors qu’on n’a rien de «nouveau» à leur montrer, risque d’être plus compliqué», regrette-elle. Alors pourquoi ne pas monter les nouvelles expositions comme prévu selon le calendrier? «Il faut se mettre à la place des artistes, explique-t-elle. Monter une exposition sans pouvoir lui assurer de la visibilité, ce n’est pas correct envers eux. Fin janvier, je devais présenter le travail d’un jeune artiste pour qui cela aurait été le premier solo show à la galerie. Je préfère ne pas ouvrir en catimini.»

Pour ne pas se voir couper l’herbe sous le pied, Jordan Lahmi, directeur d’Opera Gallery, a ainsi décidé de ne rien prévoir jusqu’à l’été 2021. «La galerie est fermée à clé, je reste ouvert sur rendez-vous, mais de toute façon, il n’y a personne en ville. On ne voit plus un seul touriste. Quant aux Genevois, dès qu’ils le peuvent, ils partent à la montagne.»
Même son de cloche chez Bailly Gallery. «Déjà qu’avant le Covid, la vieille-ville était vide, je vous laisse imaginer maintenant! C’est un cauchemar!» s’exclame-t-il. Pour ce marchand d’art d’origine parisienne qui réalise 90% de son chiffre d’affaires en foires, il a fallu s’adapter pour subsister. «On a investi dans des plateformes comme Artsy, Artnet ou Artprice afin qu’ils répertorient nos œuvres d’art. Cela représente un certain coût, mais nous permet de continuer à vendre quelque 500 pièces par année». S’il devrait reprendre le chemin des salons en juin avec Art Basel, Masterpiece London et TEFAF Maastricht, il n’y croit qu’à moitié, tablant plutôt sur une reprise des foires à l’automne. «Je ne comprends pas la lenteur des autorités suisses à vacciner. On fabrique nous-mêmes les vaccins, mais en comparaison avec d’autres pays, on a plusieurs trains de retard!» s’insurge-t-il.

Le calme avant la tempête

Empêchés de promouvoir leurs artistes comme il se doit, les galeristes genevois vont mal. Si certains serrent les dents en attendant que ça passe, le Covid a déjà sévi. Installée près de la place du Bourg-de-Four depuis 2016, Grob Gallery vient de céder son bail qui venait à échéance à l’automne. «Il n’y a pas assez d’amateurs d’art à Genève pour soutenir une cinquantaine de galeries, regrette son fondateur David Grob. Lorsque j’ai fait une exposition d’Yves Klein, j’ai eu en tout 500 personnes. À Berlin, j’en aurais eu 15’000!» Estimant le format de la galerie traditionnelle dépassé, le Britannique gardera des bureaux à Genève et prévoit d’organiser des expositions pop-up dans des lieux éphémères une à deux fois par année. Reste à voir qui sera le prochain…