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Duo genevoisCyril Cyril court le monde à dos de Mickey Mouse

Sur un second album fort en gueule, le duo genevois croise rock et Orient, poésie et politique.

Cyril Cyril, chanson rock minimal en vadrouille, Cyril Bondi à la batterie (à gauche), Cyril Yeterian au banjo et au chant (à droite).
Cyril Cyril, chanson rock minimal en vadrouille, Cyril Bondi à la batterie (à gauche), Cyril Yeterian au banjo et au chant (à droite).
MEHDI BENKLER

Deux grands gaillards à la chevelure abondante conversent sur une terrasse des Augustins, là où Genève vit les derniers feux d’une vie de quartier populaire. C’était juste avant que le thermomètre ne glisse vers le froid. Pelles mécaniques sur le bitume. Dans le dos, l’arcade cosy du magasin de disques Bongo Joe. Ici, les vinyles brassent l’underground du monde entier et le café reste long en bouche. Ici, on est chez Cyril Yeterian, figure incontournable de la scène rock genevoise, jadis pilier des Mama Rosin, qui retrouve son compère Cyril Bondi, autre increvable des musiques lémaniques, figure du collectif expérimental Insub.

Cyril Cyril: le duo cherche dans la fusion âpre et simple du banjo et de la batterie – Yeterian dans les cordes, Bondi sur les fûts – une matière à la fois rocailleuse et dansante pour porter des textes à l’écriture impressionniste. La formule a donné naissance à un premier album en 2018, «Certaine Ruines». Deux ans ont passé, la paire séduisant jusqu’aux Trans Musicales de Rennes, portail de choix pour qui entend mener campagne sur les scènes françaises. C’était avant la pandémie, et le duo élaborait déjà un nouvel opus. «Yallah Mickey Mouse», qui paraît ce 17 octobre, résonne étonnamment bien avec l’actualité mondiale. Prophétique Cyril Cyril? Encore un café en terrasse, et nos deux Jésus se lancent.

Cyril Yeterian: «J’aime mon prochain, mais je ne peux m’empêcher de ressentir une certaine misanthropie à l’égard de mes contemporains.» Réaction au tourisme de masse, à l’imposture des puissants de ce monde, à la catastrophe écologique qui se précise jour après jour. «En 2019, je découvrais une série d’articles répondant précisément à mon inconfort. À mon tour, j’ai cherché les lieux de mon quotidien qui exprimeraient cette expansion infinie.» Ce sera «Les gens», chanson qui ouvre l’album dans une liste infinie de lieux communs s’interpellant les uns les autres, «la piscine le dimanche» côtoyant «le marché de Noël», «Miami Beach» répondant au «Mont-Saint-Michel», tandis que «les Bains des Pâquis» correspondent avec «la Migros de la gare». Et le refrain de rappeler sans cesse «les gens, les gens, les gens!»

Pop chelou bizarre

Ironie de l’histoire, «Les gens», diffusé en 2020 durant le confinement, est compris comme une ode nostalgique au temps d’avant le Covid. Cette double lecture tombe à pic pour Cyril Yeterian: «Mon écriture est politiquement orientée. Mais j’ai besoin de faire transparaître de l’optimisme, de l’enthousiasme, révéler ce que nous sommes, Cyril Bondi et moi: chaque matin, quand nous nous levons, nous sommes des gens heureux.»

Cyril Cyril et sa pop «chelou bizarre», c’est une voix qui court comme une rumeur entre poésie et politique, l’expression d’un regard désabusé sur les choses du quotidien. Tous ces mots que Cyril Yeterian scande plus souvent qu’il ne les chante. «Cette volonté de rester faciles d’accès, nous l’empruntons aux musiques traditionnelles, non savantes, aux ritournelles comme aux litanies.»

«Nos textes reflètent une génération, la nôtre, qui se politise de plus en plus. Cyril Cyril fait partie de ce renouveau contestataire.»

Cyril Yeterian , chanteur et banjoïste du groupe genevois Cyril Cyril

Dix titres en tout font «Yallah Mickey Mouse». Parmi lesquels «Le grisou» et ses «bagnoles en intraveineuses des cités plus ternes que radieuses». Plus loin cet «Effondrement» inquiet: «Je crains l’effondrement, tu crains l’effondrement», dédramatisé par un naïf, sinon moqueur, «et on se prend la main». Ce pourrait être une opérette à la Brecht ou un conte épique, ce pourrait être un mantra qu’on répète à l’envi pour conjurer le mauvais sort.

Les pyramides en dromadaire

«Nos textes reflètent une génération, la nôtre, qui se politise de plus en plus. Nous ne prétendons pas expliquer quoi faire, mais rappeler que l’avenir de ce monde en déliquescence sera nécessairement politique. Les jeunes descendent à nouveau dans la rue, pour la grève des femmes, pour Black Lives Matter, pour le climat. Cyril Cyril fait partie de ce renouveau contestataire. Et s’il y a un point commun avec d’autres groupes engagés, comme Hyperculte à Genève, c’est le besoin urgent de dire les choses, qui incite à se débarrasser de la nécessité de faire du beau pour mettre en avant le texte.»

Cyril Cyril, duo se déclarant contestataire, exprime dans ses chansons un regard désabusé sur la marche du monde, mais non dénué d’optimisme.
Cyril Cyril, duo se déclarant contestataire, exprime dans ses chansons un regard désabusé sur la marche du monde, mais non dénué d’optimisme.
MEHDI BENKLER

Formidable «Yallah Mickey Mouse». Lequel, avant de faire un bien curieux titre d’album, constitue une chanson en dialecte libanais, patrie d’origine de Cyril Yeterian. Yallah, pour dire «en avant», locution parmi les plus usitées dans le monde arabe. Que voici collée à l’emblème de Disney, pour dire le libéralisme à l’américaine. Le contraste plaît au duo, comme il lui plaît de raconter cette anecdote: un jour, Cyril et Cyril sont partis en tournée dans le Proche-Orient avec les collègues d’Hyperculte, Vincent Bertholet et Simone Aubert. Arrivé en Égypte, l’équipage souhaite se rendre aux pyramides à dos de dromadaires. Celui de Vincent se nommait Mickey Mouse. Et n’avançait guère. «Avance, avance!» criait le passager. Ce qui, en langue locale, donnait «Yallah, Mickey Mouse».

«Yallah Mickey Mouse», Cyril Cyril, Bongo Joe/Born Bad, en concert le 30 octobre au Rez de l’Usine, kalvingrad.com